OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 Le jour où Instagram découvrit le web http://owni.fr/2012/11/16/le-jour-ou-instagram-decouvrit-le-web/ http://owni.fr/2012/11/16/le-jour-ou-instagram-decouvrit-le-web/#comments Fri, 16 Nov 2012 10:11:47 +0000 Geoffrey Dorne http://owni.fr/?p=126068

À l’heure où Instagram publie des photos aériennes prises par un drone, à l’heure où l’on visionne ses photos sur un pico projecteur, à l’heure où je vous publie chaque jour un dessin sur cette même plateforme, Instagram ouvre enfin son service au web sous forme de page galerie personnelle. Petite révolution pour libérer les photos du téléphone de millions d’utilisateurs, premier pas vers l’absorption d’Instagram par Facebook ou évolution de l’expérience utilisateur ? Aujourd’hui, on fait un petit tour par ce grand saut sur le web.

Instagram, du mobile au web

Il ne vous est plus nécessaire d’avoir un smartphone ou de passer par des services tiers (webstagram, statigram, etc.) pour accéder aux galeries de vos photographes amateurs préférés. Instagram est un enfant du smartphone, né de la mobilité, de la photo et des réseaux sociaux, il aura quand même mis du temps à faire le pont entre mobile et web.

Mais pourquoi Instagram lance ses profils web maintenant ?

Kevin Systrom, le CEO d’Instagram affirme qu’il attendait le bon moment avant de sortir les galeries web de ses 100 millions d’utilisateurs. En réalité, l’idée est de se positionner également pour les entreprises qui utilisent Instagram dans le cadre de leur promotion dans les médias sociaux. La version web du compte Instagram de Nike est sorti avec les premiers exemples. Ce changement est tout simplement une façon facile de rendre ces contenus disponibles pour tous les utilisateurs, en particulier ceux qui n’ont pas de smartphone sur iOS ou Android.

Sur le web, en plus de l’affichage de photos d’un utilisateur et de ses informations, vous pouvez aussi faire des choses telles que suivre cet utilisateur, commenter.

L’Interface

La chose la plus frappante sur les profils web est sa ressemblance avec la timeline de Facebook ! Graphiquement c’est à s’y méprendre tant l’inspiration est grande. Mais étrangement, nous ne sommes pas exactement dans les mêmes dimensions, et quelques subtilités ont été mises en place.

Une élégante animation lors du survol de la souris laisse place à la date, au nombre de commentaires et de likes, la mosaïque tout en haut offre un changement régulier des photos dans des petites cases qui forment une grille. Cette mosaïque justement occupe toujours la même disposition et n’est pas sans rappeler la photo de couverture des profils sur Facebook.

Typographie & interactivité

Côté typographie, Instagram utilise du Proxima Nova, une police d’écriture totalement revue en 1994. Entre du Futura et de l’Akzidenz Grotesk, le Proxima s’avère être assez élégant et très actuel, très inscrit dans la tendance.

Pour l’interaction c’est très simple, rien de révolutionnaire, il suffit de cliquer sur une photo et elle apparaîtra en taille réelle aux côtés des likes et des commentaires. On se rendra hélas compte à ce moment que la résolution des photos et parfois médiocre. En effet, pas de souci pour l’affichage sur mobile mais lors d’un affichage sur écran d’ordinateur cela s’avère plus délicat.

Une semaine après, de réels changements ?

Une semaine après son ouverture sur le web, de nombreux “Instagrameurs” redécouvrent leurs photos, on échange des albums sur Twitter, la vision d’ensemble se dessine et l’oeil de chacun peut mieux constater le talent de tel ou tel photographe. Pour ma part j’ai redécouvert ma galerie Instagram et j’ai découvert de nombreux artistes qui détournent Instagram comme le peintre japonais Ostatosh, les ambiances suédoises de Cimek, le dessinateur Dika ou encore l’univers typographique de Frank.

L’avenir ?

Peut-être qu’à l’instar de son cousin Pinterest, Instagram proposera des versions “privées” en ligne ? À l’heure actuelle, les profils privés sur l’application mobile apparaissent comme “vides” sur la version web. Le lien entre mobilité et interface ordinateur soulève souvent des questions de ce genre, la réponse est dans le camp des designers et des développeurs — sans oublier évidemment l’éthique qu’un tel service se doit d’avoir.

De même, il est tout à fait possible d’imaginer à l’avenir une version “blog” d’Instagram en pouvant, pourquoi pas, créer des “boards” comme sur Pinterest ou des articles comme sur Tumblr. La base du service reposant sur le partage de photos (avec ses filtres), le like et le commentaire — mais Facebook occupant la place du plus gros réseau social au monde — ça va être à Instagram (et donc désormais à Facebook), de tirer son épingle du jeu pour rester innovant et fédérer les amoureux de l’image que nous sommes.

En attendant, sur Instagram web ou Instagram mobile, on trouve de tout, des gansters aux enfants fortunés en passant par l’ouragan Sandy. La vie donc…

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On achève bien les dinosaures http://owni.fr/2012/10/25/on-acheve-bien-les-dinosaures/ http://owni.fr/2012/10/25/on-acheve-bien-les-dinosaures/#comments Thu, 25 Oct 2012 16:04:07 +0000 Laurent Chemla http://owni.fr/?p=124147

Longtemps, j’ai mis sur le compte de l’incompréhension – donc de la peur – l’étrange tendance qu’ont les professionnels de la politique à intervenir en permanence pour tenter de “réguler”, “légiférer”, “contrôler” les nouvelles technologies de l’information.

De mon point de vue de simple programmeur informatique, vouloir à toutes forces modifier un logiciel parfaitement fonctionnel est incompréhensible: si la règle “If it ain’t broke, don’t fix it” était à l’origine politique, elle a été largement reprise depuis par la communauté des informaticiens flemmards dont je me réclame. C’est donc tout naturellement que je pensais naïvement qu’une telle volonté de vouloir “corriger” le comportement d’un écosystème tout à fait viable ne pouvait venir que d’une totale incompréhension de son fonctionnement.

Comme toujours, j’avais tort.

L’excellent Stéphane Bortzmeyer l’a rappelé cette année lors du non moins excellent “Pas sage en Seine” : qu’ils le comprennent ou non, on s’en fout. Ils ne savent que rarement comment ça marche, et pourquoi, mais ils savent que l’effet produit sur la société n’est pas en adéquation avec leur projet politique, et donc ils agissent de manière à limiter ou à faire disparaître cet
effet. Un point c’est tout.

De leur point de vue, le “logiciel” Internet est un virus qui modifie l’état d’une société dont ils pensent être responsables, et – de gauche comme de droite – ils se prennent pour l’antivirus qui va éradiquer le méchant.

Le réseau permet au simple citoyen – pour la première fois dans l’Histoire – d’exercer son droit à la liberté d’expression “sans considérations de frontières” ? On multipliera alors les déclarations à l’emporte-pièce : il est important de convaincre madame Michu qu’Internet, c’est le mal, pour que la censure puisse s’installer un jour avec sa bénédiction. La preuve, c’est que des pédophiles l’ont utilisé pour regarder des photos, si si, alors on vote LOPPSI2 qui permettra de filtrer tout ce qu’on veut. Na.

Internet permet à d’autres qu’au seul personnel politique d’avoir en temps réel les sondages “sortie des urnes” des élections ? Surtout ne changeons rien à la loi et rappelons ce que risquent nos médias nationaux si jamais ils osent publier ce qu’on trouvera si facilement au-delà de nos frontières. Si ça ne suffit pas, on envahira la Suisse et la Belgique. Na.

L’abondance des sources d’information rend à peu près caduque la mission de “garantir la liberté de communication audiovisuelle en France” du CSA ? Qu’à celà ne tienne : on étudiera sa fusion avec l’ARCEP, au mépris du principe de neutralité des opérateurs consacrée par le 5e alinéa de l’article L31-1 du Code des Postes et Communications. Qui contrôlerait ce qu’on peut dire en public dans ce pays, sinon ?

Twitter et les réseaux sociaux ont facilité les révolutions du printemps arabe ? Fabuleux ! Vite, demandons-lui de mettre en place des méthodes de censure géolocalisée pour que nous puissions interdire la diffusion de ce que nos lois interdisent (et tant pis si demain ces outils permettront à des dictatures de garder la main-mise sur leur population). Na.

Bref. Là comme ailleurs, je pourrais continuer longtemps à dénoncer les idioties passées et à venir. Et surtout à rappeler encore et toujours le clientélisme qui semble inscrit dans les gènes de nos représentants :

“Allô François ? C’est Laurent. Dis, y a une petite boite américaine, là, Gogole, qui fait rien qu’à m’embêter à vouloir me piquer ma publicité à moi que j’ai et qui me donne envie de dire du bien de ton boulot ! Faut faire quelque chose.”
“Ok, je vais créer une taxe sur les liens !”
“Allô Aurélie ? C’est Pascal. Dis, y a des tarés libertaires qui croient qu’ils peuvent échanger ma Culture à moi que j’ai – sans payer la gabelle qui rend heureuses les célébrités qui te soutiennent. Faut faire quelque chose.”
“D’accord, je vais élargir la taxe sur les fournisseurs d’accès pour financer ton business !”

ALLO UI C INTERNET ET VOUS N’Y POUVEZ RIEN C LA MONDIALISATION.

Et oui, messieurs mesdames : la disparition des frontières c’est bon (mangez-en) pour les riches et les puissants, mais seulement si le libre-échange ne concerne qu’eux. Quand le simple citoyen s’y met aussi, alors là, rien ne va plus. Imaginez qu’en plus ils expatrient leurs données, qu’ils utilisent des VPN pour se délocaliser là où la législation permet l’activité prohibée ici-bas, voire même, horreur, malheur, qu’ils ne soient pas commerçants mais simplement partageurs !

Ces choses là ne se font pas, monsieur. Ces choses là sont réservées à nos élites, pas au bas peuple. Quand trop de monde “optimise” sa fiscalité en achetant ses DVD là où la taxe sur la copie privée est moins délirante, quand trop de monde préfère choisir le prix le moins cher pour ses achats, “sans considérations de frontière” et sans passer par les baronnies féodales de la nation, voire même – comme dans le ridicule exemple de Coursera – quand chacun peut choisir où et quoi étudier, alors là monsieur, alors là où va-t-on ?

Internet a tendance à faire disparaître les intermédiaires, dans tous les domaines. Dans l’entreprise, le mail a remplacé la chaîne hiérarchique et chacun peut s’adresser à n’importe qui. Dans le commerce, le grossiste chinois a sa propre boutique en ligne accessible à tous. Dans la Culture, l’artiste peut diffuser directement ses oeuvres à son public. Certains l’ont bien compris et ont construit un modèle économique pour en tenir compte (Google n’est finalement qu’un énorme filtre éditorial qui permet au simple citoyen de faire le tri dans une information et une culture d’abondance). D’autres le refusent, arc-boutés sur des modèles qui les privilégiaient. Rien de plus normal.

Ce qui l’est moins (normal), c’est quand ce refus d’accorder aux autres les privilèges dont on était l’unique dépositaire atteint les combles du ridicule dans lesquels baigne le législateur depuis quelques années.

Nos grands groupes industriels du numérique sont dépassés par encore plus gros et peinent à exister face aux Apple et Amazon ? Finançons un “Cloud souverain” à partir du grand emprunt ! Et tant pis si ça concurrence quelques jeunes pousses locales, mieux adaptées au nouveau monde : ce qui compte c’est d’agréer nos vieux amis.

Nos ayants droit ne gagnent plus autant qu’avant, noyés qu’ils sont dans l’évolution des formats et de la distribution des oeuvres ? Qu’à celà ne tienne : créons une “taxe copie privée” (la plus élevée d’Europe) pour les dédommager de leur propre turpitude. Et tant pis si nos petits distributeurs locaux font faillite face à la concurrence des vendeurs de support étrangers, et tant pis si cette taxe est déclarée illégale par Bruxelles. On s’arrangera : ce qui compte c’est de protéger les représentants bien nourris de nos artistes connus (et n’oublions pas que 25% de cette taxe arrose les différents festivals de nos amis élus locaux, ça compte les amis – au fait, ça s’appelle comment quand de l’argent privé permet d’acheter des passe-droit auprès de structure publiques ?).

Lex Google pour les nuls

Lex Google pour les nuls

Si les éditeurs de presse français n'ont pas encore déclaré officiellement la guerre à Google, le manège y ressemble. ...

Nos patrons de Presse sont incapables de trouver un modèle économique cohérent sur le Web ? Eh bien taxons le Web pour les aider ! Si Google indexe leurs sites il doit les payer. S’il ne les indexe pas alors c’est qu’il les censure. Dans tous les cas il doit payer. Pourquoi ? Parce que Google rend service à la Presse mais qu’il en retire de l’argent : c’est scandaleux. Personne ne gagne d’argent dans la Presse dans ce pays, un point c’est tout. Et tant pis si la Presse française finit par ne plus être indexée et si elle disparaît du paysage numérique. Ce qui compte c’est de montrer à nos amis éditorialistes influents qu’on les aime.

La liste est si longue des incohérences, taxes, législations spécifiques, au cas par cas, en fonction des besoins, des amitiés, de la puissance de tel ou tel lobby que je pourrais continuer comme ça sur des pages et des pages. Et chaque nouvelle législature recommence, encore et encore, à chercher un angle pour rétablir des frontières à jamais disparues. Mais uniquement sur Internet, les frontières, hein ? Pas sur nos routes, là ce serait nuisible au commerce mondialisé qui a rendu tant de services à nos grands groupes délocalisateurs fiscalement optimisés.

Comme si Internet n’était pas le vrai monde, comme si le vrai monde n’était pas Internet. Nos représentants politiques sont les seuls à croire encore que le Web est virtuel, que la loi commune ne s’y applique pas, qu’il y faut une législation spéciale, des frontières archaiques et une surveillance particulière.

N’importe quoi.

La loi doit être la même pour tous. Les taxes doivent être cohérentes pour être acceptables. Imposer une TVA plus élevée sur la Presse en ligne que sur la Presse papier, par exemple, ne repose sur aucune justification. Punir davantage un pédophile parce qu’il mate des gamins sur Internet plutôt que dans un square est surréaliste (et pourtant c’est le cas: CP227-23). Bannir l’antisémitisme de Twitter mais le laisser s’étaler dans la rue est affligeant. Et en ce qui concerne nos finances, ce n’est pas mieux : OVH prouve que le cloud souverain n’est pas forcément un cloud financé par l’Etat quand il refuse le dictat d’Apple d’obéir aux lois américaines. Inutile donc de favoriser la concurrence dans ce marché déjà ultra-concurrentiel : c’est simplement contre-productif à l’époque du redressement productif.

La période est à la recherche de compétitivité dans un marché mondialisé, mais dès qu’Internet est impliqué on fait tout à l’envers. On finance des baudruches en ignorant nos réussites, on protège des modèles économiques dépassés au prix des libertés publiques, on cherche à dresser des lignes Maginot numériques tout en nous expliquant que dans le “vrai monde” on ne peut pratiquement rien faire pour Gandrange, PSA, Florange et Sanofi, et on se tire des balles fiscales dans le pied de la croissance des nouvelles technologies.

On fait n’importe quoi. On joue à contre-temps. Le libéralisme a sans doute permis une croissance sans précédent dans le commerce des biens physiques, mais la crise économique montre qu’il y a atteint ses limites. Et plutôt que d’en revenir, là où ce serait nécessaire, on voudrait le bannir là où il démontre son utilité ? Ces choix politiques sont dépassés, dépourvus de toute cohérence, sans vision d’avenir, sans autre projet que celui de favoriser ses amis. Tout le démontre.

Pitié, pitié, achevez ces dinosaures délirants. Depuis la chute de la comète Internet, ils souffrent trop.


Photo par Matt Carman [CC-byncsnd] modifié par Ophelia Noor avec son aimable autorisation.

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Penser le futur du web http://owni.fr/2011/10/25/futur-web-moteur-recherche-donnees-reseau/ http://owni.fr/2011/10/25/futur-web-moteur-recherche-donnees-reseau/#comments Tue, 25 Oct 2011 16:41:02 +0000 Olivier Ertzscheid http://owni.fr/?p=84609

Qu’y aura-t-il demain sous nos moteurs ? Moteurs de recherche et réseaux sociaux occupent une place chaque jour plus prépondérante dans nos accès à l’information et à la connaissance. Ils suscitent également de vives interrogations, notamment dans leur capacité à rendre indexables des informations relevant indistinctement des sphères publiques, privées et intimes des contenus disponibles en ligne.

Enfin, inaugurés par le “like” de Facebook, les systèmes de recommandation se multiplient, venant concurrencer ou remplacer l’établissement de liens hypertextes et suscitant de nouveaux usages, de nouvelles métriques. Par ailleurs, la famille documentaire s’est agrandie : les encyclopédies sont devenus collaboratives, d’immenses silos documentaires sont apparus (YouTube, Flickr, etc.), les profils humains sont devenus des objets de “collection”.

Ce qui a réellement changé : capter l’attention

Question d’économies. Dans le contexte d’une abondance de contenus informationnels, prévaut une économie de l’attention hypothéquée par la capacité à mettre en place une économie de la confiance (Trust economy) avec la foule comme support (crowdsourcing), la modélisation de la confiance comme vecteur, et de nouvelles ingénieries relationnelles comme technologie.

La force des métadonnées. Pour les moteurs mais aussi pour les réseaux sociaux, toutes les données sont ou peuvent devenir des métadonnées, qui dessinent des comportements (pas uniquement documentaires) en même temps qu’elles permettent de caractériser la motivation de ces mêmes comportements. Chaque clic, chaque requête, chaque comportement connecté fait fonction de métadonnée dans une sorte de panoptique global.

Le web invisible ne l’est plus vraiment. Le défi technologique, après avoir été celui de la masse des documents indexés, devient celui de la restitution en temps quasi-réel du rythme de publication propre au web (“world live web”). Pour accomplir ce miracle, il faut aux outils de captation de notre attention que sont les moteurs et les réseaux sociaux, une architecture qui entretiennent à dessein la confusion entre les sphères de publication publiques, intimes et privées.

Rendre compte de la dissémination et du mouvement

La naissance de l’industrie de la recommandation et des moteurs prescripteurs. La recommandation existe de toute éternité numérique, mais elle est désormais entrée dans son ère industrielle. Moteurs et réseaux sociaux fonctionnent comme autant de prescripteurs, soit en valorisant la capacité de prescription affinitaire des “proches”, des “amis” ou des “collaborateurs” de l’internaute (boutons “like” et “+1″), soit en mettant en avant les comportements les plus récurrents de l’ensemble de leurs utilisateurs.

De nouvelles indexations. Après l’indexation des mots-clés, des liens hypertextes, des images, de la vidéo, des profils, il faut maintenant apprendre à indexer, à mettre en mémoire, la manière dont circule l’information, être capable de rendre compte de cette dynamique virale, capable de prendre en compte la dissémination, l’écho, l’effet de buzz que produisent les innombrables “boutons poussoir” présents sur chaque contenu informationnel pour lui assurer une dissémination optimale.

Navigation virale ou promenade carcérale ? L’approche fermée, propriétaire, compartimentée, concurrentielle, épuisable de l’économie du lien hypertexte que proposent les systèmes de recommandation, ne peut mener qu’à des systèmes de nature concentrationnaire. Des écosystèmes de l’enfermement consenti, en parfaite contradiction avec la vision fondatrice de Vannevar Bush selon laquelle la parcours, le chemin (“trail”) importe au moins autant que le lien. Les ingénieries relationnelles des systèmes de recommandation – de celui d’Amazon au Like de Facebook – ressemblent davantage à une promenade carcérale qu’à une navigation affranchie parce qu’elles amplifient jusqu’à la démesure la mise en avant de certains contenus au détriment de la mise au jour d’une forme de diversité.

Brassage des données dans un “jardin fermé”

Un nouveau brassage. La recherche universelle, désignant la capacité pour l’utilisateur de chercher simultanément dans les différents index (et les différentes bases de données) proposés par les moteurs de recherche, ouvre un immense champ de possibles pour la mise en œuvre d’algorithmes capables de prendre en charge les paramètres excessivement complexes de la personnalisation, de la gestion des historiques de recherche, de l’aspect relationnel ou affinitaire qui relie un nombre de plus en plus grand d’items, ou encore du brassage de ces gigantesques silos de donnés. Un brassage totalement inédit à cette échelle.

Le mirage des nuages. De rachats successifs en monopoles établis, l’extrême mouvement de concentration qui touche la médiasphère internautique fait débat. D’un immense écosystème ouvert, le web mute aujourd’hui en une succession de ce que Tim Berners Lee nomme des “walled gardens”, des “jardins fermés”, reposant sur des données propriétaires et aliénant leurs usagers en leur interdisant toute forme de partage vers l’extérieur. L’enjeu n’est alors plus simplement celui de l’ouverture des données, mais celui de la mise en place d’un méta-contrôle, un contrôle accru par la migration de l’essentiel de nos données sur les serveurs des sociétés hôtes, grâce à la banalisation du cloud computing : l’essentiel du matériau documentaire qui définit notre rapport à l’information et à la connaissance étant en passe de se retrouver entre les mains de quelques sociétés marchandes

Et tout ça pour quoi ? Il s’agit de porter à visibilité égale des contenus jusqu’ici sous-utilisés ou sous-exploités, pour augmenter leur potentiel marchand en dopant de la sorte le rendement des liens publicitaires afférents. Un objectif qui ne peut être atteint sans la participation massive des internautes.

La marchandisation de toute unité documentaire recensée

Le web personnel. La pertinence et la hiérarchisation d’un ensemble de contenus hétérogènes n’a de sens qu’au regard des intérêts exprimés par chacun dans le cadre de ses recherches précédentes. La condition sine qua non de la réussite d’une telle opération est le passage au premier plan de la gestion de l’historique des recherches individuelles.

Algorithmie ambiante. A la manière de l’informatique “ambiante” qui a vocation à se diluer dans l’environnement au travers d’interfaces prenant la forme d’objets quotidiens, se dessinent les contours d’une algorithmie également ambiante, c’est à dire mettant sous la coupe de la puissance calculatoire des moteurs, la moindre de nos interactions en ligne.

Marchands de documents. Derrière cette algorithmie ambiante on trouve la volonté déterminée d’optimiser encore davantage la marchandisation de toute unité documentaire recensée, quelle que soit sa sphère d’appartenance d’origine (publique, prive, intime), sa nature médiatique propre (image, son, vidéo, page web, chapitre de livre, etc…), sa granularité (un extrait de livre, un billet de blog, un extrait de vidéo …) et son taux de partage sur le réseau (usage personnel uniquement, usage partagé entre « proches », usage partagé avec l’ensemble des autres utilisateurs du service).

Une base de données des intentions

La recherche prédictive. Les grands acteurs du web disposent aujourd’hui d’une gigantesque “base de donnée des intentions” (concept forgé par John Battelle), construite à l’aide de nos comportements d’achats, de l’historique de nos requêtes, de nos déplacements (géolocalisation), de nos statuts (ce que nous faisons, nos centres d’intérêt), de nos “amis” (qui nous fréquentons). Une base de donnée des intentions qui va augmenter la “prédictibilité” des recherches. Et donc augmenter également leur valeur transactionnelle, leur valeur marchande.

Recherche de proximité et moteurs de voisinage. A l’aide de moteurs comme Intelius.com ou Everyblock.com, il est possible de tout savoir de son voisin numérique, depuis son numéro de sécurité sociale jusqu’à la composition ethnique du quartier dans lequel il vit, en passant par le montant du bien immobilier qu’il possède ou l’historique de ses mariages et de ses divorces. Toutes ces informations sont – aux États-Unis en tout cas – disponibles gratuitement et légalement. Ne reste plus qu’à les agréger et à faire payer l’accès à ces recoupements numériques d’un nouveau genre. Surveillance et sous-veillance s’affirment comme les fondamentaux de cette nouvelle tendance du “neighboring search.

Pourquoi chercher encore ? Le nouvel horizon de la recherche d’information pose trois questions très étroitement liées. Demain. Chercherons-nous pour retrouver ce que nous ou nos “amis” connaissent déjà, permettant ainsi aux acteurs du secteur de vendre encore plus de “temps de cerveau disponible” ? Chercherons-nous simplement pour acheter, pour consommer et pour affiner le modèle de la base de donnée des intentions ? Ou pourrons-nous encore chercher pour dmoteuécouvrir ce que nous ne savons pas (au risque de l’erreur, de l’inutile, du futile) ?

Les risques d’une macro-documentation du monde

Le web était un village global. Son seul cadastre était celui des liens hypertexte. Aujourd’hui, les systèmes de recommandation risquent de transformer le village global en quelques immeubles aux incessantes querelles de voisinage.

Un web hypermnésique et des moteurs omniscients. Aujourd’hui le processus d’externalisation de nos mémoires documentaires entamé dans les années 1980 avec l’explosion des mémoires optiques de stockage est totalement servicialisé et industrialisé. L’étape suivante pourrait ressembler à l’hypermnésie. Celle dont souffre Funès dans la nouvelle de Borges. Mais cette hypermnésie est aujourd’hui calculatoire, algorithmique, ambiante. Elle est massivement distribuée, ce qui lui confère cette impression de dilution, de non-dangerosité. Mais quelques acteurs disposent des moyens de l’activer et de tout rassembler. Pour l’instant ce n’est que pour nous vendre de la publicité, du temps de cerveau disponible. Mais que deviendrait cette arme hypermnésique entre les mains d’états ? Nous avons tendance à oublier l’importance de se souvenir puisqu’il est devenu possible de tout se remémorer.

Des enjeux de politique … documentaire. La deuxième question c’est celle de l’écosystème informationnel que nous souhaitons pour demain. Ne rien dire aujourd’hui, c’est consentir. Il est aujourd’hui absolument nécessaire d’ouvrir un débat autour de l’écosystème non plus simplement documentaire mais politique que les moteurs représentent, il est vital de s’interroger sur la manière dont cet écosystème documentaire conditionne notre biotope politique et social … Or toutes ces questions sont par essence documentaires, ce sont les questions que posent une macro-documentation du monde. Voilà pourquoi le rôle des professionnels de l’information est et sera absolument déterminant.


Billet initialement publié sur affordance.info, sous le titre “Qu’y aura-t-il demain sous nos moteurs ?”. Article de commande pour la revue Documentaliste, sciences de l’information, publié ici dans sa version longue. Article également déposé sur ArchiveSic.

Ertzscheid Olivier, “Méthodes, techniques et outils. Qu’y aura-t-il demain sous nos moteurs ?” in Documentaliste, sciences de l’information. Vol. 48, n°3, Octobre 2011, pp. 10-11. En ligne

Olivier Ertzscheid est également auteur d’un récent ouvrage sur l’identité numérique et l’e-reputation

Illustrations CC FlickR eirikref (cc-by), hawksanddoves.

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Joyeux anniversaire l’interouèèèbe ! http://owni.fr/2011/08/10/joyeux-anniversaire-linteroueeebe/ http://owni.fr/2011/08/10/joyeux-anniversaire-linteroueeebe/#comments Wed, 10 Aug 2011 06:25:20 +0000 la redaction http://owni.fr/?p=75786 Cher interouèbe,

Assumant le pas de côté et la périodicité de magazine, OWNI te fête un TRÈS JOYEUX ANNIVERSAIRE. Avec quatre jours de retard. Mais quand même! Sache que ce délai n’enlève rien à la grande affection que nous te portons. Si. Si.

Bon, d’accord, on a oublié. Pardon.

Mais tu n’es pas sans savoir que ta date de naissance est sujette à caution. Des doutes sur le père demeurent, ainsi que le rappelait Cyroul en janvier dernier. De ce fait, c’est un peu ton anniversaire tous les jours. D’ailleurs, le peuple qui est le tien te le rappelle sans arrêt, en te célébrant quotidiennement, à sa façon.

OWNI se joint à l’élan commun en t’offrant très solennellement ce magnifique gâteau d’anniversaire, agrémenté comme il se doit de bougies, de crème, de vidéos, d’articles et de photos.

Ta généalogie, tes protégés comme tes ennemis: on s’est permis d’en mettre quelques bouts, histoire de se rappeler les bons moments passés ensemble.

On dit que 20 ans, c’est le plus bel âge. C’est aussi celui des bêtises. On peut dire que tu cumules déjà un peu les deux. Et on te fait confiance pour continuer à grandir, à t’épanouir, à être cette chose merveilleuse que tu es déjà.

Avec tout notre amour,

Survolez la photo pour faire apparaître les liens.


Illustration CC FlickR: thewazir

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Nous sommes tous des cyborgs [2/2] http://owni.fr/2011/06/03/nous-sommes-tous-des-cyborgs-22/ http://owni.fr/2011/06/03/nous-sommes-tous-des-cyborgs-22/#comments Fri, 03 Jun 2011 15:30:26 +0000 Ariel Kyrou http://owni.fr/?p=65941 Seconde partie de “Nous sommes tous des cyborgs”, par Ariel Kyrou.

Le cyborg de Donna Haraway dans la cité de Keiichi Matsuda

« Les dichotomies qui opposent corps et esprit, organisme et machine, public et privé, nature et culture, hommes et femmes, primitifs et civilisés, sont toutes idéologiquement discutables », écrivait en 1985 Donna Haraway, qui ajoutait, déroulant sa pensée du monde des idées à l’anticipation de renversements de l’ordre bourgeois qui n’en étaient alors qu’à leurs prémisses :

La maison, le lieu de travail, le marché, l’arène publique, le corps lui-même : tout fait aujourd’hui l’objet de ces dispersions et connexions polymorphes presque infinies.

Vingt-cinq ans après ce manifeste visionnaire, Keiichi Matsuda prend acte de l’explosion des frontières entre le public et le privé, le bureau et la maison, l’extérieur et l’intérieur mais aussi l’organisme et la machine à l’aube du tsunami numérique. Là où Haraway en appelait au détournement du phénomène de « cyborguisation » du monde par « l’informatique de la domination » au profit de la capacité des femmes à se libérer des codes de production et de reproduction de la « domination masculine, raciste et capitaliste », Matsuda se l’approprie à des fins de bouleversement des codes du vivre ensemble urbain.

Le premier de ses dix principes de cités adaptées au « dernier modèle de cyborg, le CY-2010 », sonne de façon paradoxale. Il a pour titre « Déprogrammer ». Déprogrammer non pas les ordinateurs mais la mécanique des architectes et leur manie d’assigner tous les lieux à une identité, à une fonction précise et figée pour toujours. Car il s’agit, pour reprendre sa troisième règle, de « designer des espaces, et non des murs », afin de laisser nos yeux, nos oreilles voire tous nos sens et in fine notre esprit recomposer notre environnement de vie selon nos lubies par la grâce de l’augmentation de la réalité. Certes, il nous faudra toujours des toilettes bien définies comme telles. Mais pour le reste, selon le jeune designer et architecte, toutes les pièces de nos maisons et de nos entreprises pourraient être transformées à loisir et selon les moments en « salle à manger », « salle de conférence », « librairie », « boutique », ou pourquoi pas (mais ça il ne le dit pas) « chambre à coucher » avec par exemple canapés pliables et jeux de lumières différents.

Les lieux seront « liquides », s’adaptant en permanence grâce aux prodiges du virtuel à nos humeurs, entre le calme et la frénésie, à nos activités, seuls ou au contraire avec des collègues, notre compagnon ou nos enfants. Nous pourrons d’ailleurs décider nous-mêmes de transformer tel mur, telle affiche ou telle image de notre contexte immédiat au fur et à mesure de nos pas, via le re-façonnage du réel que permettraient nos lentilles, nos lunettes à transmuter ce que nous percevons… ou pourquoi pas notre implant Google !

« Le cyborg est un moi postmoderne individuel et collectif, qui a été démantelé et ré-assemblé. Le moi que doivent coder les féministes (( Donna Haraway, op. cit., page 572 )) », affirme Haraway. Matsuda se situe effectivement dans cette lignée constructiviste, mais avec une nuance : le code, pour lui, sert moins aux individus afin qu’ils se programment eux-mêmes qu’à la déprogrammation puis à la reprogrammation de l’environnement proche tel qu’ils le perçoivent.

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La féministe s’attaque au corps humain lui-même, mais elle ne le fait que par une puissante figure de rhétorique, d’une fiction permettant de décoder le réel et d’agir sur lui. Le designer, une génération plus tard, est à la fois plus modeste et plus ambitieux.

Il est plus modeste qu’elle, car le cœur de son anti-utopie, de son manifeste de jeux, d’événements multiples, de transformation et d’extension des espaces publics est de l’ordre de la perception. L’électronomade passe au prisme de ses désirs ou de ses besoins la réalité qu’il perçoit. Autrement dit : il vit une mutation du voir et du sentir, pilotée par ses soins, mais pas une mutation de sa chair pesante. Matsuda est à l’inverse plus ambitieux qu’Haraway, parce qu’il ne se contente pas d’un roman opérationnel, d’une fiction à même de changer le monde. Le codage, tel qu’il le met en scène dans ses films comme dans son texte, se concrétise via la danse des 0 et des 1 au cœur de notre vie réelle, même si elle ne signe que la préhistoire de notre devenir cyborg. Il s’inscrit dans une zone floue, une toute nouvelle couche de réalité ou d’e-réalité à l’intersection de l’intérieur et de l’extérieur de chacun, pleine d’informations, de décryptages, mais aussi potentiellement d’altérations de nos perceptions, donc de nous-mêmes, au-delà même de notre surface.

Déjà en 1985, Haraway affirmait :

Nos meilleures machines sont faites de soleil, toute légères et propres car elles ne sont que signaux, vagues électromagnétiques, sections du spectre. Elles sont éminemment portables, mobiles – un sujet d’immense douleur à Détroit et Singapour. Matériels et opaques, les gens sont loin de cette fluidité. Les cyborgs sont éther, quintessence. C’est justement leur ubiquité et leur invisibilité, qui font des cyborgs ces machines meurtrières. Difficiles à voir matériellement, ils échappent aussi au regard politique. Ils ont trait à la conscience – ou à sa simulation.

Vingt-cinq ans plus tard, c’est cette prémonition, cet éclair lumineux de la militante que Matsuda concrétise, mais de façon moins radicale voire plus ambiguë, car en prise directe avec l’exercice de son métier de designer et d’architecte. Donna Haraway frappe les esprits de ses lecteurs d’une vision de l’extérieur de leur monde, pour mieux les secouer avant qu’ils ne soient entièrement soumis à « l’informatique de la domination ». Elle en appelle à un détournement politique de ce biopouvoir à la puissance surmultipliée.

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Le jeune Keiichi Matsuda, qui vit entre Tokyo et Londres, ne peut se satisfaire d’un manifeste, aussi nécessaire soit-il. Car lui se trouve dans l’obligation de transiger avec son réel au quotidien. Il navigue à la fois au-dedans et au-dehors de cette informatique de la domination, elle-même très trouble. Il est tout autant acteur que critique de notre devenir cyborg. Face à l’absence de toute fin politique qu’incarne Arika Millikan et son implant Google, il met en scène les risques de l’éternelle manipulation par les marques et leurs logiques d’addiction, d’une vie « diminuée » et non « augmentée ». D’une manière forcément mutante et imprédictible, les songes scientifiques de Kline et Clynes d’il y a un demi-siècle et les rêves poético-politiques de Haraway il y a une génération prennent corps peu à peu. Matsuda en prend acte, et c’est pourquoi il tente de construire une « anti-utopie » post-situationniste, non seulement à penser mais à vivre hic & nunc par le CY-2010 et ses futurs modèles plus sophistiqués.

Machines humanoïdes ou corps mutants ?

Le manifeste « contre-nature » de Donna Haraway reste un point référence, plus impertinent que jamais à l’heure de la « réalité augmentée », de « l’Internet des objets », de la biogénétique, des nanotechnologies et des rêves de maîtrise scientiste qui les accompagnent. Sa clé réside dans l’incertitude même du devenir qu’il trace :

La politique du cyborg est la lutte pour le langage et la lutte contre la communication parfaite, contre le code unique qui traduit parfaitement chaque sens, dogme du phallocentrisme. C’est pourquoi la politique du cyborg insiste sur le bruit et préconise la pollution, jouissance des fusions illégitimes de l’être humain et de la machine (( Donna Haraway, op. cit., page 593 ))

Sur ce registre, les visions de techno-prophètes comme le roboticien Hans Moravec, contemporaines de son Manifeste cyborg, seraient son antithèse à l’inverse légitime : non pas la réinvention de la femme à partir d’un réencodage de ce que nous avons de plus fondamentalement humain, débarrassée du mythe du retour à l’origine, mais les retrouvailles de l’homme avec le Paradis perdu par la grâce de l’implant final ou, plus fou, du téléchargement de notre esprit dans la carcasse d’un robot, par exemple arborescent, à la « colossale intelligence », à la « coordination extraordinaire », à la « rapidité astronomique » et à « l’immense sensibilité à son environnement ». Soit un enjeu que Moravec résumait ainsi en 1988 :

Trouver un procédé qui permette de doter un individu de tous les avantages de la machine sans qu’il perde son identité personnelle. Beaucoup de gens ne vivent aujourd’hui que grâce à un arsenal croissant d’organes artificiels et autres pièces de rechange. Un jour, grâce en particulier aux progrès des techniques robotiques, ces pièces de rechange seront meilleures que les originaux. Alors, pourquoi ne pas tout remplacer – c’est-à-dire transplanter un cerveau humain dans un corps robotique à cet effet ? Cette solution nous libèrerait de l’essentiel de nos limitations physiques. Malheureusement, elle ne changerait rien à notre principal handicap, l’intelligence limitée du cerveau humain. Dans ce scénario, notre cerveau est transplanté hors du corps. Existe-t-il à l’inverse un moyen d’extirper notre esprit de notre cerveau ? ((Hans Moravec, Une vie après la vie (Odile jacob, 1992), pages 133-134. L’édition originale du livre a été publiée aux États-Unis chez Havard University Press sous le titre Mind Children : the Future of Robot and Human Intelligence en 1988))

Et le chercheur, très sérieusement, de répondre par la positive. Le Robocop en « downloading » du scientifique Moravec peut-il seulement être qualifié de cyborg ?

Omnipresence, 1993

Paradoxalement, en 1993, l’artiste ORLAN n’est-elle pas plus cyborg que lui quand elle engage son corps dans Omniprésence ? Lorsqu’elle joue littéralement sa peau pour une opération de chirurgie esthétique visant à transformer radicalement son visage par deux implants au niveau de ses tempes, elle clame et réclame son droit à une singularité absolue. Là où Moravec reste abstrait, idéologique, et ne met en jeu que sa réputation, elle transforme sa théorie en acte, au cœur du réel le plus tangible. Qu’on l’apprécie ou non, cette construction d’une réalité on ne peut plus charnelle creuse toute la différence. Aux dangereux délires du roboticien, de l’ordre de la pure spéculation sous sa carapace objectiviste, ORLAN répond par la subjectivité d’une monstrueuse beauté qu’elle met en forme devant le parterre de l’art et de la bonne société.

Eduardo Kac, Éloge de la singularité, 2002

« Ceci est mon corps…Ceci est mon logiciel… », raconte-t-elle au travers d’une autre de ses œuvres. Héritière de Donna Haraway, ORLAN est la Madone des Self-hybridations, selon le nom des mutations informatiques de son visage en multiples icônes précolombiennes, africaines et amérindiennes. Sur le registre du bio-art, que la Dame infiniment sculptée a effleuré récemment de son Manteau d’Arlequin, œuvre constituée d’un mariage de ses propres cellules avec celles d’animaux, il faudrait également citer Alba, lapine fluo car transgénique d’Eduardo Kac, qu’il a « commandée » et qu’il aurait lâchée au cœur du monde pour que chacun accepte sa réalité d’animal cyborg, si le labo ayant mené l’opération de transplantation d’un gène de méduse n’avait pas refusé l’indispensable mise en liberté de ce mutant.

Kac anticipe notre devenir cyborg selon sa facette la plus vitale : il érige en œuvres des organismes vivants qu’il transforme et manipule pour montrer – au sens propre – notre humanité future, composée d’êtres hybrides génétiquement ou électroniquement modifiés, mêlant les spécificités de l’homme, du végétal, de l’animal et de la machine.

Au risque de l’incompréhension voire du dérapage, ORLAN et Éduardo Kac choisissent leurs corps mutants contre les Super héros et les machines humanoïdes de « l’informatique de la domination ». Ils détournent à leurs propres fins les armes du pouvoir, et ainsi se mettent en danger. Ce qu’ils racontent, eux comme Keiichi Matsuda, c’est que l’hybridation, en elle-même, n’a pas la moindre valeur. Elle n’est qu’un procédé d’époque, qui se joue des ADN et des mariages des dieux et déesses du numérique. Il convient de s’en emparer, au-dedans comme surtout au-dehors des forces dominantes. L’enjeu est de ne pas laisser ce potentiel de l’hybridation tous azimuts entre les mains des instances de l’abrutissement généralisé. C’est ce que Keiichi Matsuda accomplit avec ses cités pour cyborgs de l’ère Internet, et ce qu’ont parfois réussi en pionniers ORLAN et Éduardo Kac.

Inscrivant leur devenir cyborg au présent, mettant en actes leur fiction de l’à-venir au-delà des mots, ils tissent une histoire vécue que peuvent s’approprier les gosses de l’ère du tout numérique et de la biogénétique. Pour qu’à leur tour, ils hybrident leur monde et pourquoi pas leur être, en toute singularité.


Retrouvez la première partie sur OWNI.

Illustrations: CC FLickR Derrick T., © Orlan, © Eduardo Kac


Article initialement publié dans le numéro 44 de la revue Multitudes, dans le cadre d’un dossier intitulé Hybrid’Actions

Également disponible sur le Cairn

Image de Une par Marion Kotlarski

Retrouvez les autres articles de notre dossier Cyborg:

- la première partie de “Nous sommes tous des Cyborgs”
- Quelle sorte de cyborg vous-voulez être, par Xavier Delaporte
- l’entretien avec Ariel Kyrou autour de son ouvrage Google God.

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Nous sommes tous des cyborgs [1/2] http://owni.fr/2011/06/03/nous-sommes-tous-des-cyborgs-12/ http://owni.fr/2011/06/03/nous-sommes-tous-des-cyborgs-12/#comments Fri, 03 Jun 2011 14:55:11 +0000 Ariel Kyrou http://owni.fr/?p=65934 En cinquante ans, de 1960 à 2010, l’utopie cyborg est devenue une vérité paradoxale de notre planète connectée. Son idéal d’hybridation de l’homme et de la machine s’incarne désormais dans le chevauchement permanent du réel et du virtuel comme dans la confusion de nos mondes intérieurs et extérieurs à la faveur du tout Internet et des promesses manipulatoires de la biogénétique. Hier figure purement spéculative, aujourd’hui fiction en actes, notre devenir cyborg se concrétise à des années lumières de la surface chromée des Robocop et autres Terminator de notre imaginaire collectif.

1960 – 1985 – 2010 : les trois premiers âges du cyborg

1960. Les Dupont et Dupond de la recherche américaine, Kline et Clynes, inventent le terme cyborg dans un article pour une revue scientifique : Astronautics. Plutôt que de tenter de répliquer, via la tenue du cosmonaute, notre environnement naturel, en l’occurrence l’atmosphère terrestre, ou bien de construire demain des bulles habitables au cœur de l’espace, ils défendent l’idée de transformer l’homme. De lui offrir de nouvelles capacités pour qu’il vive tout « naturellement » demain dans les univers extraterrestres aussi facilement qu’une daurade dans l’océan. Enfant de l’ère des drogues comme méthode rationnelle de mutation, de la guerre froide et de la course à l’exploration spatiale, le cyborg est donc moins l’équivalent des Cybermen de la série Dr Who (robots dont il ne subsiste de leur origine humanoïde qu’un cerveau dépourvu d’émotion), qu’un être humain de chair, de sang et d’os, augmenté par la science et la technologie.

1985. Une génération après Kline et Clynes, Donna Haraway publie son Manifeste Cyborg, texte cultissime sous-titré « Science, technologie et féminisme socialiste à la fin du XXe siècle ». Le cyborg, « organisme cybernétique, hybride de machine et de vivant », devient sous sa plume corrosive une création sociale et politique. Sculpture de soi par la grâce des bistouris de la technologie, il prend la figure d’une femme assumant son devenir monstre aux yeux de la société dominante, d’une créature fabriquée en un bel éclat de rire féministe, jubilant d’avoir décidé de perdre toute référence à la mère Nature ou au Paradis perdu. Ce cyborg-là est lui aussi un « post-humain » avant la lettre, être de rupture, construit selon les règles de l’utopie créatrice. Sauf que le cyborg de la cyberféministe a troqué l’objectivité de la science contre la subjectivité d’une poésie politique qui s’assume comme fiction pour mieux décoder puis changer notre rapport au monde et la société qui en est le fruit.

2010. Vingt-cinq ans plus tard, soit une génération de plus, un jeune designer, architecte et réalisateur de films, Keiichi Matsuda, conçoit « 10 règles des cités pour cyborgs ». Et là, pour la première fois, tandis que l’Internet devient le nouvel air de nos métropoles qui se muent en technopoles, l’on se dit : le cyborg n’est plus seulement un être utopique. Non qu’il ait perdu sa dimension fantasmatique, sa qualité d’incarnation d’un désir scientifique ou politique de fabrication de soi au-delà des codes de la morale, de la religion ou simplement des contraintes admises de notre corps. Mais, à lire le plaidoyer ou les interviews de Matsuda et de personnages qui ont grandi comme lui avec les jeux vidéo, le mobile et la toile, on se rend compte à quel point le nouvel Eldorado numérique, ses rêves en actes de réalité augmentée ou d’Internet des objets concrétisent la silhouette de ce cyborg. Qu’il s’agisse du mutant rationnel des deux chercheurs de 1960 ou de l’hybride vital et diabolique de Donna Haraway en 1985. Car Keiichi Matsuda et ses pairs du Net parlent au présent, et non au futur prophétique, de cet organisme cybernétique qui devient peu à peu le nôtre, de leur hybride à eux, fait de réel et de virtuel, de machine et de vivant.

« Je veux mon implant Google maintenant ! »

Arika Millikan est journaliste au magazine américain Wired, temple païen de notre monde connecté. À la toute fin de la décennie qui vient de s’achever, dans le cadre d’un blog proposant « 50 posts à propos des cyborgs » pour le cinquantième anniversaire de l’homme augmenté tel qu’imaginé en totale logique par Kline et Clynes, elle a écrit un texte dont le titre semble un poème à la gloire de notre post-humanité : « Je suis un cyborg et je veux dès maintenant mon implant Google ». Elle s’y met d’abord en scène dans une conférence sur le thème de ce que pourrait être Google en 2020. La voilà qui dialogue avec Hal Varian, « Chief Economist » au sein de la firme de Mountain View :

Hal : Aujourd’hui, vous associez Google à votre ordinateur, bien sûr. Mais aussi désormais à tout ce que vous pouvez faire avec Google sur votre mobile, c’est l’étape suivante. Et je crois – certains riront peut-être –, je pense qu’il y aura un jour un implant. Ce ne sera pas nécessairement un implant Google, mais plus largement un implant dédié au Web, vous permettant d’accéder à Internet par la simple pensée.
Arikia : Prévenez-moi dès qu’il sera prêt.
Hal : Vous voulez votre implant ?
Arikia : Je le veux tout de suite (rires).

Puis la discussion rebondit avec le ponte de Google au prénom prédestiné – Hal, merveilleux clin d’œil à l’ordinateur de 2001 L’Odyssée de l’espace, le film de Stanley Kubrick. Personne, du côté de la compagnie californienne, ne travaille effectivement sur le projet d’un implant, avec gros budget à la clef. Mais il y a des équipes, en revanche, qui phosphorent sur le principe d’une connexion permanente au réseau devant permettre aux données de s’inscrire sur le ou les verres de lunettes. L’implant, chez Google, on ne le fabrique pas encore, mais on y pense sans cesse. Et de fait, cette puce qui s’enficherait pas loin de notre ciboulot pour que la connexion devienne un sixième sens, est une évidence pour Arikia :

« J’ai eu mon premier ordinateur et ma première connexion Internet à huit ans, en 1994, explique-t-elle dans son article, mon esprit s’est construit et a appris à naviguer d’un même élan dans le monde physique et le monde en ligne (…).

Considérant la façon dont Internet a littéralement façonné mon cerveau, je pourrais d’ores et déjà me considérer comme un cyborg.

Et d’enfoncer le clou (virtuel) : « Aujourd’hui, je suis connectée en permanence au Web. Les rares exceptions à la règle me causent une anxiété atroce. Je travaille en ligne. Je joue en ligne. Je fais l’amour en ligne. Je dors avec mon smartphone au pied de mon lit, m’extirpant régulièrement de mon sommeil pour checker mes mails (j’appelle ça parfois le « dreamailing »). Mais je ne suis pas assez connectée. Je crève d’envie d’une existence où les batteries ne s’éteindraient jamais, avec des connexions sans fil qui jamais ne nous lâcheraient et où le temps entre poser une question et en obtenir la réponse serait proche de zéro. Si je pouvais être branchée sur le net 7 jours sur 7, 24 heures sur 24, je le ferais et je pense que beaucoup de mes pairs internautes feraient de même… Alors, Hal, s’il te plaît, dépêche-toi avec ton implant Google, car nous sommes terriblement impatients. »

L’électronomade est un cyborg préhistorique

Le designer Keiichi Matsuda est de la même génération que la journaliste Arika Millikan. Pour lui comme pour elle, il n’y a pas débat quant au devenir cyborg de l’électronomade d’aujourd’hui, pour lequel la connexion continue au Web est comme une seconde « nature ».

Détail fort signifiant des deux vidéos de prospective qu’il a publiées sur YouTube en 2010 : c’est, sans smartphone ni casque de réalité augmentée, que les personnages de Domestic Robocop et d’Augmented City 3D naviguent dans une avalanche de signes, d’icônes, de boutons, de graphiques et de symboles numériques, qui seront notre nouvelle atmosphère, apparaissant à notre demande devant nos yeux au rythme de nos tribulations au cœur de l’environnement urbain.

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L’imaginaire qui s’esquisse ici est celui du cyborg de Kline et Clynes, en ce sens que les êtres humains qui évoluent dans Domestic Robocop et Augmented City 3D exercent d’étranges pouvoirs dans la cuisine ou la bibliothèque, la rue ou les transports en commun, sans pour autant porter d’armure techno, du moins en apparence. Autrement dit : les outils de « l’augmentation » de l’homme et de la femme ne sont pas perceptibles aux observateurs que nous sommes. En revanche, force est de constater deux nuances. La première, c’est l’identité de l’univers à découvrir, à explorer : il ne s’agit pas du paysage totalement inconnu de quelque galaxie lointaine, mais un monde urbain qui, a priori, nous serait plutôt familier, du moins dans son essence. La seconde différence tient à la qualité de la technique induite par le devenir cyborg : ni radiation savamment choisie ni capsules de drogues à ingurgiter régulièrement pour transformer peu à peu l’organisme, mais simples adjuvants numériques, pustules mécaniques branchées sur les paradis du Net, qui, à voir les deux films, s’ajouteraient de façon invisible ou presque à notre personne. Il y a là comme un hommage post mortem au pape du LSD et gourou psychédélique Timothy Leary, pour lequel les magies du nouveau monde numérique et leur capacité à altérer nos perceptions pourraient remplacer la sorcellerie des psychotropes « naturels » ou biochimiques.

De fait, en 2011, ce sont des appareils on ne peut plus visibles, Netbooks, tablettes tactiles et autres rutilants smartphones qui deviennent les extensions numériques de notre système nerveux. Mais ces terminaux et leurs interfaces appartiennent à l’âge préhistorique de notre hybridation de chair et de technologie, appelée à prendre une toute autre dimension lorsque Internet sera pour nous aussi « naturel » et accessible, de partout et tout le temps, que l’électricité.

L’étape d’après pourrait être ce prototype de lunettes de réalité augmentée mis au point par des ingénieurs japonais, le StarkHUD 2020, qui ressemble aux « lunettes en verres miroirs » de la littérature cyberpunk de la deuxième partie des années 1980. Ou des dispositifs comme le AR Walker du géant de la téléphonie nippone NTT Docomo, lui aussi à l’état de prototype : ne pesant qu’une dizaine de grammes, il se fixe sur n’importe quel type de monture. Une fois la mécanique lilliputienne activée, les informations s’affichent sur le verre droit des lunettes, évitant à l’utilisateur de regarder l’écran de son smartphone. Car ce smartphone, muni d’un navigateur GPS pour la géolocalisation et branché sur le net, est en quelque sorte le cerveau de l’AR Walker.

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D’autres, enfin, travaillent à des systèmes de projection laser directement sur la rétine de l’œil.

Quoi qu’il en soit de ces relais technologiques potentiels de l’immédiat à venir, l’horizon de la réalité augmentée et de cet Internet « everyware » qui en est le langage, semble sans équivoque celui qu’esquisse Keiichi Matsuda dans ses vidéos : toujours plus proche de la relation directe au cerveau de l’être humain, à la façon des « périphériques d’apprentissage électronique intégrés » (ou « papies ») et des « modules mimétiques enfichables » (ou « mamies ») de l’écrivain cyberpunk George Alec Effinger dans Gravité à la manque.

La “réalité augmentée” court-circuite notre peur du Golem

Le terme de « réalité augmentée » mérite qu’on s’y arrête. Se niche en son euphémisme comme une astuce de l’évolution techno-humaine. L’expression se concentre en effet sur l’augmentation non de l’homme mais de sa réalité – comme si notre réalité gangrenée de fictions pouvait être objective et comme si l’on pouvait agir sur notre environnement proche sans pour autant transformer notre être ! Opérant un focus sur le caractère extérieur de la mutation, cette expression de « réalité augmentée » court-circuite notre peur du Golem ou surtout du monstre du docteur Frankenstein, héritage séculaire de notre imaginaire judéo-chrétien.

Dans nos civilisations occidentales, la transformation de l’homme par l’homme, voire la fabrication du vivant sans besoin de Dieu, qui ferait donc de nous l’égal de la divinité créatrice, restent de l’ordre du tabou ou du moins de l’indicible. De l’inavouable. Prendre le scalpel pour nous « améliorer » n’est acceptable, selon les règles de notre ordre moral, qu’à des fins médicales : faute de mieux, pour sauver des vies… Dès lors, c’est en maquillant par le langage la vérité post-humaine du cyborg que des termes comme « réalité augmentée » voire « Internet des objets » la rendent acceptable, et permettent à l’humain de se sculpter lui-même et d’enrichir son être de prothèses machiniques sans la moindre justification humanitaire.

D’ailleurs les Japonais, à l’inverse des populations d’origine européenne, n’ont guère besoin de l’excuse médicale ou de l’artifice édulcorant des mots pour explorer à satiété les multiples avatars de l’augmentation de l’homme par la machine et les manipulations de la science. Leur culture, en effet, ne pose aucune différence de nature mais juste de degrés entre la pierre de silicium, la fleur, le robot et Superman, autrement dit entre la matière inerte, le végétal, l’animal et l’humanoïde plus ou moins sophistiqué. D’où la facilité avec laquelle un Keiichi Matsuda imagine les dix règles de son utopie réaliste de la cité pour les cyborgs que nous sommes, notre expérience quotidienne s’enrichissant dorénavant des multiples signes de nos réalités construites et médiatisées par la technologie. Car l’essence de cette hybridation dont nous sommes les cobayes consentants ne se joue ni purement et simplement dans le sens d’une réalité augmentée qui laisserait l’homme inchangé, ni dans celui d’un homme augmenté sans que son environnement ne soit transformé, mais à la fois dans l’un et l’autre sens, avec en perspective l’invisibilité, la transparence totale de l’appareillage artificiel associé à notre corps, que ce soit via des nanopuces RIFD9 sous la peau ou des modules à enficher près du cerveau.

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Article initialement publié dans le numéro 44 de la revue Multitudes, dans le cadre d’un dossier intitulé Hybrid’Actions

Également disponible sur le Cairn

Image de Une par Marion Kotlarski

Retrouvez les autres articles de notre dossier Cyborg:

- la deuxième partie de Nous sommes tous des Cyborgs
- Quelle sorte de cyborg vous-voulez être, par Xavier Delaporte
- l’entretien avec Ariel Kyrou autour de son ouvrage Google God.


]]> http://owni.fr/2011/06/03/nous-sommes-tous-des-cyborgs-12/feed/ 14 Le NouvelObs.com en cinémascope http://owni.fr/2011/04/05/nouvelobs-cinemascope/ http://owni.fr/2011/04/05/nouvelobs-cinemascope/#comments Tue, 05 Apr 2011 08:30:33 +0000 Olivier Beuvelet http://owni.fr/?p=55001 Comment le cadre choisi pour ouvrir le champ de l’illustration médiatique travaille-t-il l’image et comment constitue-t-il un dispositif susceptible d’instaurer (de disposer) un type de relation à l’objet représenté ?

Le site du NouvelObs.com a adopté depuis quelques semaines une nouvelle formule de Une qui offre aux regards de ses internautes un cadre très large, au format cinémascope déjà utilisé par le site de l’Elysée, et qui propose ainsi une illustration frontale en guise de gros titre. L’image fait ainsi un pas de plus dans l’espace de la Une et prend incontestablement la première place dans la hiérarchie des composantes de la page d’accueil du site.

Le lecteur-spectateur, ou plutôt le spectateur-lecteur du site arrive dans une fresque dont les dimensions n’appartiennent pas à la rhétorique de l’image de presse ou plus largement de la photographie “classique” – si l’on oublie les formats larges des appareils APS et si l’on excepte les belles fresques photographiques de Didier Roubinet - mais plutôt à celui du cinéma spectaculaire en cinémascope et à son effet meurtrière.

Or le choix de ce format lui-même relève d’un désir d’immersion du spectateur dans un espace représenté, et présenté dans des dimensions plus proches de sa perception naturelle que les dimensions tabulaires classiques. L’ouverture du cadre dans sa largeur produit ainsi un effet “panorama” qui, ne permettant pas à l’oeil d’embrasser d’un seul regard l’étendue entière de l’image, l’oblige à naviguer en son sein de manière à lui faire oublier la limite, la fin de l’image et sa coupure de signe, pour lui faire prendre la place d’une nature, seconde certes, mais sans solution de continuité avec son monde.

Le cinémascope et sa fente allongée est un dispositif qui instaure une intimité avec l’objet représenté, fût-il un champ de bataille ou une étendue maritime… Intimité qui vient  du fait qu’il n’y a pas (ou presque pas) de rupture latérale de l’image, que ses flancs se perdent dans le brouillard quand l’oeil se porte en son centre et réapparaissent ensuite si le spectateur sort la tête de l’eau… Ici, le cadre s’impose comme le fruit du bon vouloir du maître des lieux et comme son point de vue subjectif et souverain.

Nous nous souvenons tous de la légitimité et de la souveraineté qu’Alberti conférait au peintre (et au-delà de ce dernier au sujet imageant) en affirmant dans sa célèbre formule fondatrice de la peinture subjective moderne :

D’abord j’inscris sur la surface à peindre un quadrilatère à angles droits aussi grand qu’il me plaît, qui est pour moi en vérité comme une fenêtre ouverte à partir de laquelle l’histoire représentée pourra être considérée.

La précision émancipatrice “Aussi grand qu’il me plaît” instaure d’emblée une autonomie du peintre. Elle fonde sa subjectivité énonciatrice qui s’impose au spectateur comme la focalisation indépassable par le biais de laquelle il devra aborder l’image. C’est d’abord ce qui plaît au peintre (le cadre et le cadrage) qui arrive à mes yeux enveloppant et soutenant ce qu’il lui a plu de représenter…

Intimité émotionnelle

Ainsi, si la littérature dispose d’une focalisation zéro, d’une image sans point de vue, l’image matérielle depuis Alberti et le triomphe de la perspective, ne dispose que d’un point de vue interne ou externe à la rigueur. Mais pas d’un point de vue dont l’objectivité serait comparable à celle, imaginaire de toute façon, du démiurge romanesque qui voit de partout et de nulle part à la fois un univers, qui de toute façon n’existe que dans son imagination.

Tout choix de dimension du cadre est ainsi la base d’une énonciation visuelle qui porte les traces d’une intention et d’un choix souverain : parfois idéologique, orienté par un dogme et un soucis de le transmettre, et parfois dialectique, soucieux de laisser la place à deux courants contradictoires. Ce choix fonde en retour la place du sujet de l’énonciation qui sera précisément celle du spectateur. Empruntant ainsi le vecteur de la subjectivité de celui qui fait l’image et percevant, plus ou moins confusément, ce qu’il a “mis” dans son cadrage, ce qui reste dans son cadre.

C’est à ce point de convergence intersubjective que réside l’éthique du cadrage, comme respect de l’autre par le sujet imageant, car il s’agit de la liberté que ce sujet imageant laisse ou donne à son spectateur, en instaurant une distance plus ou moins importante avec son objet et en ménageant une place à l’altérité dans sa propre énonciation.

On peut dire dans cette perspective que le site du NouvelObs.com cherche manifestement à placer son spectateur-lecteur dans une intimité émotionnelle avec les sujets qui font l’information : en accentuant la dimension affective et personnelle des événements, par le choix d’un re-cadrage en meurtrière jouant sur divers registres pathétiques. C’est-à-dire, cette intimité visuelle qui fait le succès de la presse people. Voici quelques figures de cette rhétorique de l’intime.

L’effet Sergio Leone

Nous avons d’abord l’effet Sergio Leone qui a souvent utilisé la largeur du cinémascope pour faire d’une portion du visage d’un personnage, un paysage complexe et souvent humide où un battement de cil devenait un chant épique.

L'effet Sergio Leone, Le NouvelObs.com mardi 22 mars 2011

La sélection de ces yeux un peu lointains perçus avec acuité par l’objectif d’un photographe embusqué semble nous transmettre une émotion essentielle et intime, prise à la dérobée par un cinéaste qui raconte plus que par un journaliste qui informe. Il nous place dans l’intimité de Fillon, à un moment où il ne pense sûrement pas à l’élection (on n’en sait rien) mais où on peut sentir que l’heure est grave… et ne nous laisse aucune distance, aucun repli, son corps, sa peau, sa présence s’imposent à nous comme une destinée inévitable… le recadrage qui élimine toute autre figure et la visagéité du gros plan nous étouffent dans cette image tautologique de portrait du portrait, et nous donnent l’impression d’avoir aperçu une intention intime…

L’effet paparazzi et l’intimité spéculaire

Ainsi, la défaite d’Isabelle Balkany lors des dernières cantonales donne-t-elle lieu à cette image allégorique où l’intimité réflexive de soi à soi est dévoilée au regard du spectateur-lecteur. Une photographie qui joue sur la rhétorique de la photo volée de la presse people et sur la dimension symbolique archi-utilisée du double spéculaire. Isabelle Balkany, femme à la réputation de fermeté et de combativité se trouve ici comme prise d’un sentiment d’étouffement (elle retire même son écharpe) dans sa relation au miroir et à la presse alors que la disposition de ses deux corps, le vrai et le reflet, oblige l’oeil du spectateur-lecteur à parcourir la surface de l’image à le recherche de la vraie Isabelle, celle qui a été lâchée par son image.

Isabelle Balkaby ; NouvelObs.com lundi 28 mars 2011

Prédominance de l’affect surpris

On peut encore évoquer cette image amusante de Christine Lagarde, mise en cause par des députés socialistes dans ce qui se présente comme une future affaire d’Etat-Tapie.

Christine Lagarde ; NouvelObs.com dimanche 3 avril 2011

L’effet meurtrière s’associe ici à un cliché plus classique qui montre une personnalité politique affectée d’un rictus sans signification précise et qui est remis en perspective par le titre qui s’ajoute au recadrage pour orienter la compréhension de l’image. A la façon d’un boxeur qui menace de son poing fermé celui à qui il va “en coller une”, la ministre des finances, qui était peut-être en train de se masser les mains en réprimant un sourire, se retrouve menaçante et surtout émue, en colère. La dimension illustrative de l’image de presse joue ici à plein pour donner une dimension “humaine” et proche à l’événement politique, et c’est cette formule de pathos sans vis-à-vis ni recul qui accueille notre regard sur le site…

Si tu ne viens pas à Lagarde, Lagarde ira à toi ! Toute l’affaire s’arrime ensuite à cette colère…

Oubli des limites et tension interne

Autre exemple encore dans le désaccord qui oppose Sarkozy à Obama au sujet du retrait des avions américains des opérations en Lybie. Le site choisit d’illustrer l’information sous l’angle affectif, encore une fois, c’est la dimension émotionnelle et la personnalisation qui sont l’objet de cette mise en cadre, qui dispose les deux hommes face à face et montre le président français menaçant son homologue (terme étrange ici) américain… La photographie date du 10 janvier 2011 et a été prise à la Maison Blanche par Jewel Samad pour l’AFP dans un contexte qui n’a bien sûr rien à voir avec celui de la Lybie. Ceci dit, à l’habituelle utilisation rhétorique et hors contexte d’une image d’illustration, l’emploi du format cinémascope crée ici une largeur qui éloigne opportunément les deux figures des bords latéraux de l’image et semble ainsi les fondre dans un espace moins “coupé” du nôtre ou tout moins perçu avec une largeur de champ plus proche de notre perception visuelle naturelle.

Obama et Sarkozy ; NouvelObs dimanche 3 avril 2011

Paradoxalement, la version de la même photographie, publiée par L’Express.fr à l’occasion de cette rencontre en janvier 2011, et recadrée plus franchement sur les deux protagonistes, paraît moins intime que celle-ci parce que les bords de l’image sont tout de suite sur les personnages et les dimensions plus classiques rappellent plus facilement le tableau dans l’image.

Sarkozy et Obama le 10 janvier 2011 à la maison blanche a washington

On voit ainsi que ce qui crée l’intimité entre le spectateur et l’image, ce n’est pas seulement le cadrage serré sur le personne mais d’une part l’énergie affective qui se répand dans l’image à travers les formules de pathos, et d’autre part la possibilité offerte au regard d’oublier la limite de l’image et d’ ainsi mieux croire à la présence des êtres représentés dans son espace. Dans l’image de Fillon ci-dessus, la coupure du visage par le cadre est compensée par la grande proximité qui correspond à l’impossibilité réelle de voir l’ensemble d’une personne quand on se trouve très près de lui. L’effet de distanciation que provoque la présence du cadre dans l’image d’Obama et de Sarkozy devient au contraire un effet de proximité dans cette image de Fillon en ce que le cadre apparaît comme la bordure naturelle de notre champ de vision et non comme le fruit du choix souverain du sujet imageant…

L’objet interposé

Autre figure encore de la mise en scène de cette intimité à la Une du NouvelObs.com, la présence d’objets ou de corps interposés entre le spectateur et l’espace représenté comme dans cette image :

NouvelObs.com dimanche 3 avril 2011

Nous voici plongés dans l’intimité d’une réunion de l’UMP en pleine crise post-électorale. Les nuques des membres photographiés de dos, flous et sans identité, nous placent dans l’assistance et nous cache une partie du champ, nous révélant ainsi que l’image est naturelle, non apprêtée, encombrée comme dans un documentaire des éléments qui obstruent le champ et qu’une photographie saisie à l’improviste ne peut éliminer. Le mouvement subtil de Fillon qui semble lancer son regard par-dessus la tête qui le gêne, pour venir de notre côté renforce cette impression de présence de notre corps dans cet espace… nous sommes au second rang, mais bien dans l’image, dans cette intimité avec l’UMP…

Le faux dévoilement

Enfin, dernier exemple, mais il y en aurait encore d’autres, le faux dévoilement des coulisses est aussi un moyen de donner au spectateur l’illusion d’être du côté de l’image…

Martine Aubry ; NouvelObs.com dimanche 3 avril 2011

Ici, c’est la monstration des objectifs des caméras et le geste de la conseillère de Martine Aubry qui se baisse pour leur échapper et laisser toute la place à Martine qui nous rappelle la dimension factice des arrivées triomphales des hommes politiques dans les réunions de leur parti… On voit ici dans cette fausse mise en abyme médiatique comment le photographe semble chercher à affirmer sa supériorité objective sur la télévision qui filme la version mise en scène par le PS alors que lui pourrait saisir les coulisses de la première et mettre en évidence le côté factice de l’opération. Sauf que ce point de vue est lui-même factice et qu’il se place totalement dans le droit fil de l’idéologie dominante qui consiste notamment à dénoncer  le PS comme un espace purement théâtral où les egos démesurés cabotinent et se déchirent comme des sociétaires du Français. Voilà un procédé qui sous les oripeaux de la dénonciation du spectacle en offre un moins honnête encore, le spectacle de la dénonciation du spectacle.

Or c’est là qu’est le hiatus entre une image éthique, qui libèrerait le regard du spectateur et une image perverse ou idéologique qui l’enfermerait dans une intimité très étouffante avec un point de vue univoque, chargé de pathos et de séductions en tout genre. Dans le champ de la presse people dont le propos est de raconter les histoires de coeur et de pouvoir de l’Olympe médiatique, ce n’est pas gênant, mais dans le champ de l’information politique et en vertu d’un dispositif qui accorde une place importante aux images, ces procédés établissant une intimité affective avec les histoires représentées qui s’appuie sur un usage abusif et univoque du cadrage, posent un problème d’éthique journalistique et de respect de la liberté des lecteurs… La presse et le peep show doivent-ils vraiment se concurrencer ?

Je prendrais en contrepoint cette belle illustration de Libération.fr placée en tête de ce billet dans une position contradictoire, concernant l’envolée des prix du gaz et de l’essence.

Envoléé du prix du gaz et de l'essence ; Libération.fr dimanche 3 avril 2011

Le gros plan n’y est pas oppressant dans la mesure où peu chargé d’affect et énigmatique, il offre au regard du spectateur, sous un angle original et radicalement subjectif,  l’occasion de voir le visible devenir un signe à interpréter, ce qui, au lieu de le soumettre à la force de l’affect, le rend plus libre.

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Publié initialement sur le blog Parergon/Culture Visuelle sous le titre, NouvelObs.com ou l’effet meurtrière

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Crédits photos et illustrations : captures d’écran du site NouvelObs.com, Liberation.fr

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http://owni.fr/2011/04/05/nouvelobs-cinemascope/feed/ 2
Web: on n’a pas tous les jours 20 ans http://owni.fr/2011/01/21/web-on-na-pas-tous-les-jours-20-ans/ http://owni.fr/2011/01/21/web-on-na-pas-tous-les-jours-20-ans/#comments Fri, 21 Jan 2011 07:33:53 +0000 Cyroul http://owni.fr/?p=43198 Certains vous diront qu’Internet a 15 ans, mais dommage pour nos calvities naissantes c’est faux. Le web a 20 ans et Internet est nettement plus vieux. Alors fêtons ça dignement avec ce petit dessin (fait dans le métro – vous m’en excuserez d’avance) censé nous raconter l’histoire simplifiée du web.

Car il faut s’en rappeler, les transformations sociales et culturelles occasionnées par le World Wide Web sont vertigineuses. Imaginez-vous qu’il y a 20 ans, personne n’avait d’adresse e-mail. Il y a 20 ans, les jeux vidéo se jouaient sur des disquettes. Il y a 20 ans, monter une start-up était impensable (il fallait racheter un fond de commerce, reprendre la boutique de papa pour avoir sa boîte). Il y a 20 ans, il suffisait de faire des études pour avoir un métier sérieux (alors qu’aujourd’hui, il vous suffit d’être community manager). Et il y a 20 ans, j’avais des cheveux longs. Il y a 20 ans, la vie était complètement différente… Le web a tout changé. Va-t-il continuer ?

1991: la naissance du World Wide Web

Ce serait Tim Berners-Lee (le boss du W3C) qui aurait inventé le web en 1989, mais le premier véritable site web (Info.cern.ch) a été mis en ligne en 1991. Et c’est en 1993 que le code source du World Wide Web est devenu open (gratuit) et tomba dans le domaine public. Enfin, en 1994/95, Netscape Navigator arriva sur nos bécanes. L’aventure du web commençait et il est intéressant de voir qu’elle est indissociable de l’histoire du partage libre des connaissances.

1992-1995 : un nouveau monde à explorer

Les premiers colons de ce territoire furent les universitaires qui se sont amusés à inventer, créer et tester des concepts analogiques éprouvés, des vieilles théories remises au goût du jour et des idées farfelues. Le résultat fut une foule d’idées et de savoirs qui s’éparpillèrent dans tous les sens, créant des formes nouvelles et inimaginables. On a vu ainsi débarquer (ou renaître) les concepts d’hypermédia, de démocratie virtuelle, de mondes virtuels, etc.

Et puis, les modems se mirent à être accessibles, les fournisseurs d’accès se multiplièrent, et les étudiants, que nous étions à l’époque, purent enfin faire des trucs non-universitaires sur ce support étrange. En peu de temps, les webzines, dignes successeurs des fanzines (car moins coûteux), se multiplièrent (la Rafale, les Ours, la Baguette Virtuelle,etc.). Des sites la plupart du temps sans images, mais où l’on trouvait de l’humour, de la passion, de l’expertise et surtout la liberté d’écrire ce que l’on voulait. La génération cyber naissait…

1996-2000: l’avènement des autoroutes de l’information

Ça y est, la première bannière de publicité a été affichée. Les marques s’intéressèrent alors à Internet, assimilant rapidement ça à un nouveau support média qu’il suffisait de remplir avec de la bannière ou de l’affiliation. D’ailleurs en publicité, on appellera ça du “hors média” jusqu’en 2009. Les marques les plus malignes, elles, développèrent déjà des sites web ou des applications de gestion de comptes (pour les banques). Ce fut une époque de fête pour les agences de développement de sites web, les créateurs de contenus et de contenants.

Marc Andreessen fit la couverture de Time et, d’un seul coup, le monde des affaires s’aperçut qu’on peut faire de l’argent en vendant des trucs immatériels, des “logicielsou “des sites web”,  comme disent les ingénieurs informatiques. Certains businessmen comprirent mal et pensèrent que vendre de l’immatériel, c’est vendre du rien. Alors ils décidèrent de se lancer sur Internet et de vendre du vent.

Cela marcha… un temps. Et on appellera ça ensuite “la bulle Internet” pour bien circonscrire cette crise au territoire virtuel. Seulement, ceux qui ont déclenché cette crise n’avaient rien de virtuels. Qu’ils soient startupers ou investisseurs, c’étaient des chercheurs d’or venus se faire de l’argent sur un Klondike virtuel. Et leurs pelles étaient les dotcoms. De vrais kasskooyes quoi.

2001-2005 : glandeurs et décadences du web

Et puis il y eu comme un couac. Les investisseurs, business angels et autres “Ventres” Capitalists (sic) décidèrent de récupérer leur argent (de vérifier si leurs investissements étaient viables). Aïe ! “Comprenez moi, cher investisseur, mais vacherchertamamieamarseilledotcom, le service de co-voiturage à domicile pour octogénaires marseillaises, ne pourra trouver son point d’équilibre qu’en 2025, moment où la France ne sera composée que de vieux de 80 ans vivant dans le Sud. En attendant, vous allez devoir continuer à nous soutenir.

Bizarrement, la plupart des investisseurs coupèrent les crédits. Et la plupart des boites coulèrent. Que les dotcoms coulent, ce n’était finalement pas très grave (trop de truands en costard pour être sérieux), par contre, c’est tout l’écosystème Internet qui s’écroula d’un seul coup. Beaucoup de projets très intéressants, de concepts révolutionnaires, de talents réunis, ruinés, perdus, éparpillés. La réalité marketing et publicitaire rattrapa Internet : il fallait que ça crache, il fallait du ROI. Ne subsistèrent alors que les campagnes bannières ou les sites e-commerce. Le monde digital devint triste.

Mais encore une fois, c’est le libre qui sauvera le web. Depuis plusieurs années, des passionnés créaient des CMS gratuits et évolutifs permettant à des non-spécialistes de mettre plus facilement à jour leur site web. Ainsi Spip, Joomla, WordPress et les autres provoquèrent l’émergence d’un phénomène inattendu : le blogging.

On savait que les internautes aimaient écrire (ils étaient déjà consommateurs d’IRC via ICQ, et le petit nouveau MSN), mais à ce point ?! Alors le blogging redonna des couleurs au web. Oui il y avait du tout et du n’importe quoi, mais cela signifiait de la diversité, de la création gratuite et surtout de nouvelles idées. Le web revivait.

2006-2010 : entre liberté totale et dictature absolue

2006, le grand public convergea vers le web. Pourquoi pas ? On y trouvait de meilleurs affaires que dans les magasins à côté de chez soi, et on pouvait y discuter, s’engueuler, donner son avis gratuitement, et de façon illimitée. Mieux que la TV ! En plus, Internet c’est gratuit: musique, vidéo, films, livres. Toutes les publicités disaient bien qu’Internet ne coûtait que le prix de son abonnement et qu’après c’était cadeau, alors pourquoi s’en priver ? Donc le grand public ne s’en est pas privé. A lui les mp3, les divx et les vidéos en streaming de Koh-Lanta.

Seulement tout ça n’était pas sans conséquence. D’un seul coup, médias et producteurs de contenus s’aperçurent que les chiffres de vente n’étaient plus aussi bons. Forcément, ce n’était pas de leur faute, mais de celle d’Internet. Il fallait agir ! Après quelques coups de téléphone bien placés, les gouvernements (directement impactés par la crise de l’audiovisuel et des médias qui se prépare) ont agi !

Première étape, désinformation: faire peur en montrant les horribles dangers d’internet. Deuxième étape, répression : punir ceux qui se croient libres. Résultat, filtrage des connexions: les médias vont enfin pouvoir consulter vos données personnelles (et ceux qui vous disent le contraire n’ont pas beaucoup d’imagination).

Mais pendant que les gouvernements tentaient de maîtriser les tuyaux où passe Internet, des sociétés innovantes avaient déjà réussi à créer les tuyaux qu’elles contrôlent. Apple, Google et Facebook (j’aurais pu rajouter Microsoft, Yahoo et quelques autres) savaient déjà ce que les internautes faisaient sur leurs sites. Certes, ces données ne sont pas consultées. Pas encore. Mais ça ne durera pas. Et c’est entièrement légal ! Bon courage pour faire un procès à Facebook le jour où ses investisseurs voudront gagner de l’argent en vendant ou exploitant vos données personnelles. L’internaute sous prétexte d’être sauvé des pédophiles et des pirates va se faire voler sa vie privée. Mais comment faire autrement ? Ce pauvre internaute, bourré de désinformation gouvernementale est la proie idéale pour des marques sans scrupules.

Mais tout n’est pas perdu

Car heureusement le libre n’est pas mort. Et l’on a pu constater l’émergence de nouveaux usages via les principes du libre. Les drôles de mèmes Internet, l’incroyable pouvoir de l’anonymat digital, la peur panique des politiques de la transparence de l’information (via l’affaire WikiLeaks), l’incroyable force du téléchargement en peer-to-peer, et bien d’autres choses encore. L’internaute averti s’est retrouvé capable de réaliser des choses qu’il aurait crues incroyables. Le web est bien le lieu de tous les possibles.

Alors on se retrouve à l’aube de 2011, face à un dilemme. D’un côté laisser les gouvernements et des boîtes comme Facebook gagner la guerre pour un Internet policé et stupide, mais qui rapporte de l’argent, ou de l’autre essayer de suivre la route, moins simple mais plus intéressante de l’Internet libre. C’est ce que j’ai tenté d’illustrer dans ce dessin du métro. Quelle route allons-nous choisir ?

Personnellement j’ai choisi. Car comme l’histoire du web nous l’a appris: suivre uniquement la voix de l’argent ne peut que tuer les potentialités du web. Vous n’êtes pas d’accord ?


Article initialement publié sur Cyroul, sous le titre “Bientôt 20 ans de web”

Illustrations: Bailey Weaver, Cyroul (CC), Archives nationales américaines, Tom Margie (CC FlickR)

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Les Craypion d’or, le mythe du web vernaculaire http://owni.fr/2010/12/29/les-craypion-d%e2%80%99or-le-mythe-du-web-vernaculaire/ http://owni.fr/2010/12/29/les-craypion-d%e2%80%99or-le-mythe-du-web-vernaculaire/#comments Wed, 29 Dec 2010 07:30:44 +0000 Vincent Glad http://owni.fr/?p=40428 Les Craypion d’or qui ont eu lieu vendredi 17 décembre à Paris, sont l’équivalent pour le web des Gérards du cinéma ou des Razzie Awards aux États-Unis. Mais contrairement à ces deux cousins réductibles au «pire du cinéma», les Craypion d’or sont plus subtils à définir. Dans sa dépêche de compte-rendu, l’AFP a bien pris soin de ne pas utiliser le mot «pire» . Les Craypion sont pour l’agence un «prix ironique honorant un site ou une création web “venue d’ailleurs, aux couleurs chatoyantes et au look qui pique les yeux”. Rien à voir avec la dépêche traitant des Gérards du Cinéma, titrée «le pire du cinéma français».

Célébration d’un Internet alternatif

Cette prévention de l’AFP n’est pas anodine. Elle permet de mieux comprendre le sens des Craypion d’or qui ne récompensent pas le «pire» d’Internet mais plutôt un autre Internet. Le palmarès (dont voici quelques uns des prix) en témoigne:

Le créateur des Craypion, le blogueur Henry Michel, esquisse cet autre Internet dans une vidéo publiée sur Citizenside:

On est une communauté de gens qui aimons le web. Et on a des parents, des tontons, des cousins, des petites sœurs qui utilisent le web d’une manière qu’on peut snober au début mais ils s’éclatent avec ça, ils s’éclatent avec leurs contenus. Mon père, il envoie des Powerpoint de 20 Go par mail et ça me fait mourir de rire et je l’aime. C’est un peu ça: ce sont des gens qu’on aime mais qui nous font mourir de rire.

Quand les Gérards de la télévision espèrent —non sans ironie— «améliorer la qualité des programmes et des animateurs» grâce à leur «critique constructive du PAF», les Craypion d’or prennent le web tel qu’il est et ne cherchent surtout pas à l’améliorer. Tout se passe comme si le jury regrettait que Ségolène Royal ait redesigné son site Désirs d’avenir suite aux railleries de la communauté Internet.

Première version du site Désirs d'avenir.

Back to the roots

Les Craypion d’or célèbrent le mythe d’un web des origines, en partie perdu, dont il ne resterait que quelques survivances méritant leur place au patrimoine mondial des Internets, ou tout du moins au palmarès des Craypions. Ce web «qu’on aime» et qui nous fait «mourir de rire», c’est le «web vernaculaire» tel qu’il a été défini par Olia Lialina, pionnière du net.art et professeur à la Merz Academie de Stuttgart. Dans un essai visuel publié en ligne en 2005, l’artiste recense quelques unes des figures de cet Internet primitif, essentiellement des années 90, construisant une «culture de la homepage»:

  • Les panneaux “Under construction”, symboles d’un Internet amateur, en perpétuelle construction où la destination la plus commune des clics était une page n’existant pas encore. «Pas à pas, les internautes ont développé des pages plus fonctionnelles et il est devenu moins nécessaire de nous avertir, spécifiquement avec des panneaux routiers, des informations manquantes. Mais ils n’ont pas disparu», écrit Lialina.

© Olia Lialina

  • Les fonds d’écran étoilés, vestiges d’une époque où le web se voyait comme un nouveau territoire. «L’Internet était le futur, il nous emmenait dans de nouvelles dimensions, plus proches d’autres galaxies», selon Lialina.

© Olia Lialina

  • Les sons Midi, ersatz des futurs MP3 qui allaient régner sur l’Internet des années 2000. Leur très faible qualité en a fait des objets du patrimoine commun d’Internet, souvent sans copyright, échangeables à l’infini comme un gif animé. En général utilisés pour “sonoriser” une page web, les fichiers Midi étaient souvent des reprises de grands tubes, comme cette version de Final Countdown exhumée par Olia Lialina.
  • Le message “Welcome to my home page”, marque d’authenticité sur les sites personnels, «slogan du web 1.0» . Selon Lialina, «cela montre qu’une vraie personne a créé le site et non un quelconque département en marketing ou un système de gestion de contenu».

Page personnelle du Turc Mahir Cagri, qui est devenu un phénomène web.

Le carcan du webdesign

Camille Paloque Bergès, enseignante au département informatique l’IUT de Belfort-Montbéliard, a repris et précisé les travaux d’Olia Lialina dans un article en anglais Remediating Internet trivia : Net Art’s lessons in Web folklore .

The title “VernacularWeb” shows an attempt at finding topicality in media language forms specific to the WWW medium – the vernacular being a concept used in linguistics and pointing at languages pertaining to local communities and usually resistant to institutionalization. In terms of vernacularity, localism is key: homepages recreate little homes connected by a sense of group or at best, community. [...] The vernacular Web is expressed in folkloric terms. First, it creates a popular niche in technology use, relying on cheap hosting (free with advertisements or at low-cost) and handling Web design in a dilettante posture (bugs and typos abound, along with the very much used “Website Under Construction” compulsory segment). Popular Webdesign is acknowledged as cultural material consistent in the universe of amateur Webdesign: low-cost, lowbrow productions elaborated in DIY frame logic. Second, it turns self-mediation into collective appropriation of popular topics, relying on the same discursive patterns used over and over again – for instance the expression of self through life tastes and curriculum vitae, the hobbyist expression of fan cultures, etc. Intensive and repetitive use of fixed-forms iconography such as Webpage wallpapers, animated gifs, midi music, shiny buttons, moving arrows, customized Webforms) are other dimensions of a shared iconography on the collective scale. The vernacular Web creates its own traditional frame, but a tradition based on a “bricolage” perspective, picking up and rearranging Web elements from the same toolbox rather than innovating.

Comme les artistes du net.art qu’évoque Camille Paloque Bergès dans son article, la chanteuse M.I.A. a repris les codes du «web vernaculaire» dans un clip paru en 2010, dans une volonté de ré-esthétiser ces objets relégués dans le «goût barbare» dont parlait Pierre Bourdieu.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Mais la meilleure théoricienne du «web vernaculaire» est sans doute Ségolène Royal, dans un discours en septembre 2009 quelques jours après la polémique autour du lancement de son site Désirs d’Avenir: «Je ne veux pas un site comme ça avec des traits. Non, moi, je ne veux pas de ça. Je veux un site qui nous ressemble et pas nous qui ressemblions au site».

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Les gestes qu’esquisse Ségolène Royal quand elle évoque les «traits» symbolisent dans l’espace la prise de pouvoir du web institutionnel par le carcan du webdesign. La socialiste fait le lien entre cette évolution esthétique et une confiscation de la parole qui a de quoi surprendre à l’heure du web social: «on cherche à contourner le mur du pouvoir, on cherche à contourner le mur des médias, on cherche à mettre en commun nos intelligences, on cherche à donner de la visibilité à ceux qui ne parlent pas».

Cette «culture de la homepage» a en grande partie disparu de la visibilité médiatique, chassée par la rationalisation opérée par les “experts du web”, «le très très puissant lobby d’Internet» dénoncé par Ségolène Royal. Camille Paloque Bergès situe ce tournant à la fin des années 90:

The production of homepage culture has largely been disregarded as trivial, mostly by the new Web experts, a profession born at the end of the 90’s in the midst of the Internet bubble. Web expertise has based its norms and standards in opposition to Web folklore, considered as messy and useless in terms of design and content production.

Ces “experts” ont fixé les usages et les normes graphiques, aboutissant à l’esthétique épurée du web 2.0 qui se cristallise vers 2004-2005. Les éléments folkloriques du «web vernaculaire» disparaissent au profit des «traits» dénoncés par Ségolène Royal.

La homepage de Flickr, site emblématique de l'esthétique web 2.0 lancé en 2004.

C’est selon cette même logique que MySpace, trésor de créativité populaire grâce à la possibilité de configurer simplement le html de sa page perso, est devenu “ringard” au profit de Facebook, dont le code html des pages n’est pas modifiable par les utilisateurs. Signe de la défiance du site à l’égard de l’esthétique populaire, les gif animés ne s’animent pas sur les walls Facebook.

Bienveillance du LOL sur le web folklorique

Depuis quelques années, on assiste à une forme de revival du «web vernaculaire», porté notamment par la «culture LOL». Cette nouvelle avant-garde du web qui veut voir Internet comme un vaste espace de jeu trouve une alliance objective avec la «culture de la homepage»: comme elle, elle rejette les «experts du web», tournant en ridicule toute forme de rationalisation des pratiques, exaltant en creux la puissance du web «barbare». Les Craypion d’or s’inscrivent dans cette bienveillance presque paternaliste du “LOL” à l’égard du web folklorique: les prix sont remis «sans moquerie mais avec une franche sympathie», indiquent les organisateurs dans leur communiqué de presse. Le créateur de la cérémonie Henry Michel tient à faire la distinction entre «deux types de lauréats»:

Les Craypion distinguent les professionnels qui se prennent au sérieux mais nous font rire, et les amateurs, qui s’affranchissent des règles esthétiques, graphiques et communautaires pour assouvir leur passion du web

La tendresse pour le web folklorique se conjugue donc avec une certaine défiance pour les “professionnels”, comme si les “loleurs” reprochaient à ces «experts» d’avoir tué la créativité populaire de l’Internet des années 90. On y reviendra plus tard. En attendant, comme souvent sur le web, rien ne vaut un lolcat pour résumer une idée.

Le "serious cat", métaphore des "experts" qui ont civilisé le web vernaculaire.

À l’heure où l’utopie du web 2.0 paraît dépassée —ce n’est plus la vidéo amateur Evolution of dance qui domine les charts YouTube comme en 2007 mais des clips de Justin Bieber et de Lady Gaga— les “loleurs” opèrent un retour symbolique vers le web 1.0 vu comme une terre sauvage, dont les Craypion d’or sont le symptôme. Une prise de conscience semble guider ce mouvement: ce ne sont pas dans les lignes épurées de Flickr que se trouve la vérité sociologique de l’Internet, mais plutôt dans les bas-fonds de Google Images et la mise en valeur de ce patrimoine n’est qu’un juste retour des choses. Dès lors, on ne s’étonnera pas que l’élite du “LOL” mondial se retrouve sur 4chan, un forum à l’esthétique pauvre et aux fonctionnalités très limitées.

LOL et mèmes, progénitures hybrides du réseau

Le langage “LOL”, en fait, est un exemple typique de l’Internet aujourd’hui, à la fois vernaculaire et institutionnel. Robert Glenn Howard, professeur de communication et arts à l’université du Wisconsin, directeur du programme Digital Studies, estime que le web participatif (qui se confond assez largement avec le web contemporain), est un inextricable mélange de vernaculaire, de commercial et d’institutionnel :

When “folk” express meaning though new communication technologies, the distinction between folk and mass is, as Dorst suggested, blurred by the vernacular deployment of institutionally produced commercial technologies. In online participatory media, the distinction is further blurred because the content that emerges intermingles vernacular, commercial, and institutional interests. Vanity pages are often placed on commercial servers that mix advertising with the personal content. Most commonly today, this mixed content is found on blogging and social networking sites like Blogger.com, MySpace, and Facebook. Not only do these free hosting services mix commercial content with advertising, but they also place limits on the kinds and forms of content hosted. In this way, these new media forms incorporate both folk and mass cultural content, interests, and agencies.

Situé à l’intersection entre web «barbare» et culture de masse, les “mèmes”, comme Sad Keanu par exemple, reprennent en général du matériau issu des médias et des industries culturelles qu’ils retraduisent en langage web avec des références vernaculaires, issues d’une culture web “pure”. Le folklore 2.0 est en passe de devenir un sous-genre des industries culturelles.

Exemple de Sad Keanu remixé avec une iconographie et une langue typique de la culture 4chan.

Article initialement paru sur Culture Visuelle, Les Internets.

Illustrations: CC gbaku

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Le web. Un point c’est tout ? http://owni.fr/2010/12/15/le-web-un-point-cest-tout/ http://owni.fr/2010/12/15/le-web-un-point-cest-tout/#comments Wed, 15 Dec 2010 16:05:10 +0000 Olivier Ertzscheid http://owni.fr/?p=39290 Vous êtes ici.

Pourquoi le web, pourtant si bifurquant, si rhizomatique, si sensiblement épars, nous semble-t-il si aisément abordable, si facilement traversable, embarqués que nous sommes, équipage de moussaillons mal dégrossis derrière leur navigateur (browser), vaisseau amiral en haute mer des hyperliens possibles ?

Est-ce là la seule grâce et le seul fait d’une formidable et trans-maritime écluse répondant au nom de Google ? Est-ce là l’inaliénable mérite de “moteurs” de recherche fixant eux-mêmes le cap, listant par défaut quelles routes seront ouvertes et traversables parce que par eux-mêmes balisées (indexées) et quelles voies resteront inaccessibles sauf à quelques rares mais essentiels navigateurs chevronnés ?

Non.

Si le web, malgré son immensité de contenus donc, nous est rendu appropriable, si le sentiment d’être “lost in hyperspace” s’efface souvent au profit d’une découverte hasardeuse, heureuse (sérendipité) et rassurante, c’est pour une raison simple.

Le web. Aller et retour.

C’est parce que le web est un graphe. Mais un graphe particulier. Un graphe à invariance d’échelle, c’est à dire avec de la redondance, beaucoup de redondance, c’est-à-dire un graphe ni vraiment aléatoire ni vraiment hiérarchique. C’est à dire un graphe dont l’immensité relationnelle, dont l’extraordinaire densité n’oblitère pas la possibilité offerte à chacun d’entre nous d’en mesurer le diamètre ; mieux, de faire l’expérience de cette mesure, de faire le tour du web.

Le diamètre d’un graphe, c’est la plus longue distance entre deux nœuds. Le diamètre du web, c’est la plus longue distance entre deux liens hypertextes.
LE spécialiste intergalactique des graphes, Laszlo Barabasi a mesuré ce que nous ne faisons la plupart du temps que ressentir en naviguant, c’est à dire cette impression d’avoir fait le tour, de revenir à notre point de départ ou à quelque chose qui lui ressemble étrangement. Laszlo Barabasi a mesuré le diamètre du web. C’était en 1999. Et il était de 19 liens.

Avec mon camarade Gabriel Gallezot, dans un article fondateur – bien que jamais publié en papier ;-) -, dans cet article nous écrivions derechef que :

Cela signifie, que quelles que soient les unités d’information choisies (en l’occurrence des pages web), elles se trouvent connectées par une chaîne d’au plus dix-neuf liens. Au delà de chiffres qui, du fait de la nature même du web ne sauraient être stabilisés, ces études ont surtout permis de construire une topologie de l’espace informationnel tel qu’il se déploie sur les réseaux, en faisant émerger certaines zones « obscures » (web invisible), déconnectées d’autres zones mais tout aussi connectées entre elles, et en ce sens homogènes.

D’où ce sentiment de proximité, de complétude, de confort de navigation (plutôt que d’errance), de communauté, de “village global” devant ce qui devrait pourtant nous apparaître comme une immensité par définition non-traversable puisque impossible à cartographier parce qu’en perpétuel mouvement.

Des graphes et des fractales.

Car tel est le web. Tout au moins celui des premiers temps. Car depuis le web – et depuis le temps – sont apparus des graphes dans le graphe. Ils ont pour nom Flickr, YouTube, LiveJournal (plate-forme de blogs) et tant d’autres. D’autres en ont également établi les diamètres respectifs :

  • FlickR : 5,67
  • YouTube : 5,10
  • LiveJournal : 5,88
  • Orkut : 4,25

Nota-Bene : dans leur étude, les auteurs (3) partent d’une mesure du web donnée à 16,12.

Des petits web dans le web. Du genre des petits ruisseaux qui font les grandes rivières. Sur un mode fractal, c’est à dire partageant les mêmes propriétés de graphes invariants d’échelle. Jusqu’à un certain point.

Graphologues contre graphomanes.

Si les graphologues sont (1), (2) et (3) – parmi d’autres – c’est à dire des gens qui font profession de l’établissement de graphes capables d’attester de la navigabilité réelle du web, existent aussi ceux que l’on nommera graphomanes ou graphophobes et qui font profession ou vœu d’abaisser significativement le diamètre dudit graphe jusqu’à idéalement le réduire à un point, c’est à dire – heureusement – une aporie, mais également le rêve cauchemar d’un monde où tout est univoquement connecté à tout, un monde dans lequel chacun est simultanément en contact avec les autres, avec tous les autres, en permanence.

Abolir le fractal.

Si la dimension fractale du web des origines – comme pour l’exemple célèbre de la côté de la Bretagne – permettait l’agrandissement de ses dimensions (donc de sa navigabilité, de sa possible exploration) au fur et à mesure du rapprochement de l’observation , le projet politique des graphomanes est de bâtir des “environnements en apparence semblables à des graphes invariants d’échelle” mais dont la dimension, c’est à dire le spectre de ce qui est observable et/ou navigable se réduit au fur et à mesure ou l’observateur se rapproche. Soit une forme paradoxale de panoptique.

Facebook, YouTube et tant d’autres sont, chacun à leur manière des projets graphomanes. La graphomanie de Facebook est de nature politique (= on est tous amis), celle de YouTube est idéologique (on aime tous les mêmes vidéos rigolotes). Tous ont en commun de tendre vers l’abolition du fractal, c’est à dire d’une certaine forme d’inépuisable. De faire du web un simple nœud. Un seul nœud. L’isolement du graphe. L’avènement du point.

L’avénement du point

Plus que le web lui-même, plus que l’infrastructure qui le porte, c’est une certaine idée du web comme ressource qui est en danger. Danger d’une concentration, une contraction des liens qui le structurent et le forment ; danger d’une surexploitation de cette ressource naturelle (le web) d’un écosystème informationnel (internet) qui pourrait conduire à son épuisement, à son tarissement au seul profit d’immenses et finalement pauvrement réticulés supermarchés relationnels dont Facebook ou YouTube sont aujourd’hui les emblèmes par l’homogénéité des ressources qu’ils proposent, et les “patterns” qu’ils propagent et auto-alimentent.

Le courroux des gourous.

N’étant ni Chris Anderson ni Tim Berners Lee je ne sais si le web est mort ou s’il peut encore être sauvé. Peut-être ne suis-je que l’un des initiés nourris à la rhétorique d’un web libertaire.

J’observe qu’en-deçà d’une certaine granularité, qu’en-deçà d’un certain diamètre, qu’au-dedans de certains sites, ce sur quoi nous passons chaque jour davantage l’essentiel de nos navigations n’a pas davantage à voir avec le web des origines que le couteau de cuisine n’a à voir avec l’écriture.

Je rappelle ce que j’écrivais ici-même il y a déjà 3 ans et un mois de cela, à savoir que cette approche fermée, propriétaire, compartimentée, concurrentielle, épuisable de l’économie du lien hypertexte ne peut mener qu’à des systèmes de nature concentrationnaire. Des écosystèmes de l’enfermement consenti, en parfaite contradiction avec la vision fondatrice de Vannevar Bush et selon laquelle la parcours, le “chemin” (“trail”) importe au moins autant que le lien. Les ingénieries de la sérendipité n’ont pas plus aboli le hasard que ne l’avait fait le coup de dès de Mallarmé, mais elles en ont profondément et durablement changé la nature.

Choisir : le lien ou le chemin (de ronde).

De l’ensemble de mes données personnelles récupérées sur Facebook ne se dégage aucun chemin : seulement la litanie de la liste de mes “amis”. Les liens, la totalité des liens qui dessinent mon “vrai” profil social, mon véritable cheminement, ceux-là restent la propriété – et à la discrétion – du seul Facebook. Dans l’usage même, quotidien de Facebook, de YouTube et de tant d’autres, je ne parcours aucun chemin, je n’effectue aucun autre cheminement que celui qui place mes propres pas dans ceux déjà les plus visibles ou pré-visibles, dans ceux déjà tracés pour moi par d’autres qui m’ont en ces lieux précédés. Ce chemin là, tant il est à l’avance tracé et déterminé, tant il est en permanence scruté et monitoré par d’autres “au-dessus” de moi, ce chemin-là ressemble davantage à une promenade carcérale qu’à une navigation affranchie.

A ce web carcéral fait écho le discours politique d’une criminalisation des pratiques, alibi commode pour porter atteinte à sa neutralité au seul profit d’intérêts marchands et sans égards pour ce qui fut un jour une terra incognita pleine de promesses. Qui l’est encore aujourd’hui. Mais pour combien de temps ?

Au risque du territoire.

Une fois n’est pas coutume, terminons sur un exemple et sur des données factuelles :

Facebook générait 16.68% des pages vues aux Etats-Unis contre 24.27% en novembre 2011, soit une progression annuelle de 60% et de près de 8 points selon Hitwise. Facebook génère donc désormais une page vue sur quatre aux Etats-Unis.

Sur ce critère, Facebook est suivi de Youtube (6.39%). Aux États-unis, cela signifie donc qu’une fois sur quatre, je vais naviguer là où “mes amis” ou “les amis de mes amis” m’envoient naviguer. Comme dans la vraie vie me direz-vous. Précisément.

Le web fut et doit demeurer le lieu d’un décalage, d’une altérité. La territorialisation est le plus grand risque qu’il encourt. S’il ne doit plus avoir vocation qu’à singer numériquement la trame de nos sociabilités ou de nos déambulations dans le monde physique, il cessera alors d’être ce qu’il promettait de devenir : un lieu d’exploration inépuisable, à l’abri du pesant carcan de nos consubstantielles matérialités.


Article initialement publié sur Affordance
Illustrations CC: iamjon*, joelogon, Pilgrim on Wheels, erix!

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