OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 Le bourreau de mes thunes (4) http://owni.fr/2010/09/09/le-bouffon-de-mes-thunes-4/ http://owni.fr/2010/09/09/le-bouffon-de-mes-thunes-4/#comments Thu, 09 Sep 2010 16:54:18 +0000 Olivier Bordaçarre http://owni.fr/?p=27603

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- Asseyez-vous, ze vous en prie, Zinette. Bien, nous entrons en campagne, comme vous le savez, avec tout ce que cela comporte en terme de soins et de relations, commença le stratège. Et quand ze parle de soins, vous me comprenez, vous qui êtes de la partie ! rigola-t-il sans que l’infirmière ne moufte. Donc, nous avons tout d’abord, et pour bien commencer ce petit marathon, deux remerciements à effectuer : l’un au ministre des Finances pour les raisons que vous connaissez, l’autre au secrétaire zénéral du ZéPM puisque, ma foi, il faut bien imprimer des affiches… entre autres… Et puis samedi prochain, on fera une petite avance au président, ça lui fera plaisir. Ça lui donnera du cœur à l’ouvraze, bien que sa réélection ne fasse aucun doute. Conclusion : en premier lieu, Bercy, casier habituel, vous connaissez le chemin. Petit deux, Au Tord-Boyaux, le patron s’appelle Bruno, même topo. Tenez.

Du Boufabouf déposa devant Ginette deux enveloppes vides aux noms des intéressés. Comme elle l’avait fait des centaines de fois, l’infirmière irait ouvrir le coffre, remplirait les dites enveloppes et les livrerait aux adresses ci-indiquées. Simple, efficace, la routine. Du Bouftoidlakeujmimeth avait une totale confiance en Ginette Caoutchou. Tu parles, depuis l’temps, elle avait fait ses preuves.

- Non, fit simplement l’employée modèle.

- Comment ça, non ? interrogea du Bouftefeux, incrédule.

- Non. C’est fini du Bouffin, asséna-t-elle, les bras croisés dans le fauteuil du défunt mari.

- Ma petite Zinette, si c’est une plaisanterie, elle n’est pas très drôle, tenta du Bouffillon.

- Je n’ai absolument pas l’intention d’être drôle. Une enveloppe est déjà prête et en lieu sûr.

- Une env’… hein ?… Deux enveloppes, ze vous dis ! Enfin, Zinette, cessez, cette scène est ridicule, protesta du Boufner en contenant difficilement sa colère de petit roquet mal dégrossi.

Ginette, se sentant soudain plus forte et peut-être même plus désirable (car le charme, n’est-ce pas, c’est une question de détente), quitta le fauteuil, s’avança vers le bureau que du Boufkhan s’était approprié d’autorité, appuya ses deux mains sur le chêne verni et, bras écartés, fusilla du regard l’as de la gouachette.

- Écoutez-moi bien, du Bouffin. Il n’y a plus qu’une enveloppe. Le lieu sûr, c’est un coffre. Il se trouve à deux pas du bureau d’un journaliste tout ce qu’il y a de pointilleux si vous voyez ce que je veux dire. Il attend mon signal. S’il ouvre, je vous dis pas le merdier.

- Quoi, quel merdier ? demanda l’autre, les yeux écarquillés.

- Dans l’enveloppe, il y a tout ce qu’il faut pour faire sauter la machine. D’abord, les photocopies des derniers chèques que Madame vous a signés. Vous vous souvenez des montants ? Je me demande ce que vous pourriez bien faire de tout ce pognon, vous qui avez déjà tout ! Puis également la copie du dernier versement effectué sur le compte personnel du président de la République.

- Mais enfin, bafouilla le barbouilleur.

- Ensuite, une série d’enregistrements audio de toutes les réunions auxquelles vous avez participé en tant que pseudo conseiller financier de Pharmarros. On vous y entend, bien sûr, mais accompagné de vos acolytes, le ministre des Finances, le patron de la banque centrale, le ministre de l’Industrie et celui de l’Information, quelques artistes aussi, des collectionneurs de tableaux, et le président en personne. Des heures et des heures de discutailleries autour d’une idée de base assez simple : on a les couilles en or, comment les garder au chaud ? Et tout ça, ça intéresse vraiment beaucoup le journaliste dont je parlais à l’instant. Croyez-moi, les preuves sont accablantes. Alors voilà ce que vous allez faire…

- Mais t’es la pire des salopes ! lâcha du Boufozy en levant son popotin.

- LA FERME ! Abruti ! hurla la grande Ginette. Assis ! Je n’ai qu’un geste à faire, un seul. Et tu te retrouves en taule jusqu’à l’âge de César Franck qu’avait l’âge de ses artères.

- Keskèdi ? fit du Boufesson complètement liquéfié, statufié, anéanti, en plein cauchemar.

- Comme le dit le philosophe Axel Honneth : « Ce qui doit former le cœur même de la normalité d’une société, ce sont les conditions qui garantissent aux membres de cette société une forme inaltérée de réalisation de soi. » Or, toi, tes alliés, tes clients, tes souteneurs, tes relations et tous ceux qui gravitent autour de cette sphère nauséabonde du pouvoir industrialo-étatique, vous formez le cœur même d’un régime anormal d’une société pressurisée et vous êtes, vous-mêmes, les conditions qui garantissent aux membres de ce régime une forme inaltérée d’enrichissement de soi. Alors, moi, si tu permets, je me fais un petit plaisir et puis je disparais. J’ai besoin d’eau claire. Voilà ta mission. Petit un : tu te démerdes pour récupérer le fric versé récemment sur le compte du Grand Chef de la France. C’est assez simple, vous vous connaissez bien, il te rembourse et c’est dans la poche. Il devra quand même me signer ce petit reçu, pour preuve de sa bonne volonté. Dis-lui bien que lui aussi a les deux pieds dans le caca. Petit deux : tu ajoutes à cette somme les deux cents millions que tu as piqué à Madame le mois dernier. Petit trois : tu procèdes au versement de ce pactole sur le compte suivant. En contrepartie, je mets le feu à l’enveloppe.

Ginette, frétillante d’une joie qu’elle peinait à contenir, déposa sous le nez de du Boufgarde un morceau de papier sur lequel étaient inscrits un numéro de compte ainsi que les coordonnées de son détenteur. Le chanteur lut.

- 243 815 GDV 2010, Association Nationale des Gens du Voyage ? Qu’est-ce que c’est que ces conneries ?

- Fais pas ta mauvaise tête, allez, on leur doit bien ça.

- Et comment vous voulez que z’aille reprendre de l’arzent dézà dépensé ? C’est impossible ! Et puis z’aurais l’air de quoi à demander ça au président ?

- Et tu auras l’air de quoi quand l’affaire fera la une de tous les canards ? « Du Bouffin, le bouffeur de fortune », « Du Bouffin fait exploser le gouvernement », « La République tremble à cause de du Bouffin »…etc.

- Mais vous êtes totalement zivrée, Zinette ! Ze vous en prie, revenez à la raison ! Ze peux vous aidez, ze peux…

- Tss tss, pas de ça entre nous, Jean-Édouard. Tu as quarante-huit heures chrono. Ensuite, c’est le merdier.

Du Bouffeurth regarda Ginette Caoutchou s’éloigner. À l’intérieur de l’homme meurtri, menacé d’humiliation, de ruine, d’excommunication, d’exil, se mélangeaient de multiples sentiments. Honte, rage, perdition, peur, incrédulité, instinct de survie.

- Et qu’est-ce que z’en ai à foutre moi de ces putains de manouches et de leurs caravanes de MERDE !! paniqua-t-il.

Mais Ginette était déjà loin. Quarante-huit heures chrono.

Du Bouflapoussière rentra chez lui, épuisé, tremblant, tel un loup blessé par le destin, poils au chien. Il s’affala sur son Chesterfield outremer et s’endormit dans les bras de Morflé.

- Monsieur le Président veuillez m’excuser de vous déranzer pendant la sieste mais vous savez les cent cinquante mille euros de Madame de Châlong c’est-à-dire est-ce que vous pourriez parce qu’il y a eu une erreur c’est bête et donc si vous voulez bien à charze de revanche bien sûr parce que sinon c’est le merdier.

- Qu’est-ce tu viens m’faire chier avec tes réclamations casse-toi pauv’ con tu vois pas que j’suis en campagne ?

- Si tout à fait Monsieur le Président mais c’est zuste une formalité ze vous rembourse dès demain promis.

- Donner c’est donner tête de nœud. Sbires, emparez-vous de ce chien galeux et pendez-le à un croc de boucher !

- Oh non Monsieur le Président ze vous en supplie, lâchez-moi, lâchez-moi ! Au secours AAAAAAAHH !

Du Bouftèmor se réveilla en sursaut, trempé. Deux cents cinquante pulsations minute, déshydratation avancée, hallucinations dignes d’un shoot au magic mushroom, tremblements, angoisses, paniques, l’auteur de Ma Vie, Mode de Finance, de l’écume aux commissures, était dans de sales draps, il avait la tronche du triquard moyen, sans horizon, sans issue, grillé, cuit, roussi, une vrai merguez.

Telle une bête traquée, dans un gémissement sourd, il tenta de se redresser, dégobilla une bouchée de turbot sauce aigrette sur son Chesterfield à cent mille balles et se rétama comme une bouse sur son tapis Stepevi à motifs japonais. Il parvint à se positionner à quatre pattes puis, centimètre par centimètre, se dirigea vers la salle de bain où, sans en avoir vraiment conscience, sans avoir peser le pour et le contre, sans avoir posé les choses bien à plat, il trouverait bien le moyen de se soustraire à la persécution des hommes. Et des femmes.

Il atteignit le carrelage frais, s’agrippa au lavabo, tira sur le tiroir de la console, farfouilla à l’aveuglette et s’empara d’une boîte de Pentothal, le célèbre et puissant anesthésique. Il ouvrit la boîte avec les dents. AArgh ! Elle était vide ! Ses muscles se raidirent, il hurla. La folie était là, envahissante, dense, sans limite. Son mode de locomotion animal lui permit néanmoins d’atteindre la cuisine. Et là, sans réfléchir une seule seconde, comme téléguidé par une force étrangère, il se saisit, en jetant sa main sur la table, d’une baguette de pain rassis Tradition, s’adossa à la cuisinière Falcon Classic Deluxe et, lentement, par à-coups, méthodiquement, il s’enfonça la baguette dans la gorge, un quart, la demie, les trois quarts, jusqu’à ce que mort s’ensuive, espérait-il. Les hommes du SAMU trouvèrent le milliardaire enfariné et inconscient, le croûton au bord des lèvres.
Le lendemain, le journaliste facétieux d’un journal humoristique osa le titre suivant :

« À défaut de Pentothal, Jean-Édouard du Bouffin tente de se suicider au pain complet »

Et alors là, ce fut un merdier, mais alors un merdier ! Rarement merdier avait été aussi merdique. Il y eut du sang, de la chique et du mollard.

Quant à Ginette Caoutchou, elle posa ses valises dans un petit mas cévenols, au bord du Galeizon, rivière limpide où, enfin, elle s’alla baigner toute nue.

Fin de la saison 1, la prochaine à venir…

Épisode 1, épisode 2 et épisode 3

Olivier Bordaçarre est publié aux éditions Fayard

Le blog de tOad

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Le bourreau de mes thunes (3) http://owni.fr/2010/09/06/le-bourreau-de-mes-thunes-3/ http://owni.fr/2010/09/06/le-bourreau-de-mes-thunes-3/#comments Mon, 06 Sep 2010 19:42:44 +0000 Olivier Bordaçarre http://owni.fr/?p=27523

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Pauvre Ginette Caoutchou, célibataire et sans un marmot à se caler au creux du bras, sans un amour, sans un amant. Vingt ans de bons et loyaux services chez des nobles du XXe siècle. Vingt longues années à trimer à l’ombre des tentures de l’hôtel particulier des de Châlong ! Masser Madame et laver Monsieur, et les anxiolytiques de Madame et le Martini blanc de Monsieur et le chéquier de Madame, l’agenda de Monsieur, le sac Hermès de Madame, la Rolex de Monsieur, la constipation de Madame, les humeurs de Monsieur, le clébard de Madame, le thé du soir de Monsieur, les amies de Madame, les assistants de Monsieur, l’amant de Madame, les mains de Monsieur. Et les centaines de soirées débiles à attendre que les délicats convives puant le Dior à plein nez aient terminé de siroter leur cognac Martel en égrenant leurs imbécillités. Des milliers de réunions dans le grand salon des partages, comme l’avait baptisé Madame, où les familles se succédaient pour toucher leur part de gâteau. Familles d’artistes, familles de politiques, familles d’industrielles, grandes mafias du luxe.

Combien de valises, combien d’enveloppes, combien de milliards ? Ginette ne savait pas, n’avait jamais su. Débordée, la Ginette, dès le départ. Submergée. Et maintenant que l’odeur de la cinquantaine lui frôlait les narines, c’était le temps des points, des bilans, des retours sur un passé sans passion, le temps de l’ennui qui, comme la partie immergée de l’iceberg, se révélait si lourd sur les fonds arides d’un océan asséché. Dans une vie, quand t’en arrives à l’heure des comptes, c’est que t’en es à l’extrême onction, y a comme dans l’air des relents d’huile d’olive. Tandis qu’la vie, ça n’a pas d’but, à part çui d’vivre.

Elle en avait vu de toutes les couleurs, la petite infirmière de Choisy-le-Roi. Et elle avait choisi la Reine. Et l’avait aimée, même, cette cruche ! On avait acheté son silence, sa confiance, sa complicité. Et sa servilité, combien leur avait-elle coûtée ? C’est sûr, Ginette en avait mis à gauche, un bon paquet, de quoi se tirer en retraite anticipée, loin de toute cette dégénérescence, cette hypocrisie, cette aliénation. Mais aujourd’hui, un sentiment de honte lui sauta au visage à l’instant même où du Bouffin-le-bouffi pénétrait dans la salle à manger. Pourquoi avait-elle tout accepté ? Peut-être qu’il faudrait aller chercher du côté de Voltaire pour répondre à la question.

Madame de Châlong était amoureuse. Ne pas inquiéter Madame, ne pas contrarier Madame, servir Madame, l’accompagner jusqu’au coffre, l’aider à composer le code, sortir des liasses de cinq cents, les compter, les glisser dans des enveloppes, respecter la liste des noms qu’avait communiquée du Bouffin-le-biffeton, livrer ces enveloppes aux adresses indiquées, une chez l’avocat, une chez le député, une chez le ministre et, même, une chez le président. Faut pas être rapiat dans les investissements. Car chez ces gens-là, on n’a pas de scrupules, Monsieur, non, on n’a pas de scrupules. Mais des stratégies. On a des masques, des sociétés écrans, des exonérations, des boucliers fiscaux. On a des amis dans le milieu artistique (ça fait gonfler la nouille de fréquenter l’gratin), on apprécie la grande peinture (car qu’invente-t-on soi-même à part des plans sociaux quand on est de la haute ?), on hérite, on place, on investit, on a des Van Gogh derrière dix centimètres d’acier. C’est sûr qu’on n’est pas du genre à se couper une oreille. On a des maîtresses, on a des amants, et puis des chirurgiens et des homéopathes, des psychanalystes de renom (on est tellement bien dans son Œdipe, vautré dans son hypnose, dans le vide sidéral de ses pensées nulles qu’avec un divan sous le cul, on a l’air moins con). Ils ne crachent pas sur les enveloppes, les psy de la rue du Lichtenstein. La parole s’achète autant que le silence. On graisse les pattes des bons juges, on finance les bons partis, on soutient les bons dictateurs d’Afrique et on organise des soirées de charité. On se tirlipote la bonne conscience devant les caméras de l’info-porno. On vit quoi. Ça fait un bien fou de sentir l’argent liquide couler dans ses veines. On fait fonctionner la machine. On donne envie aux pauvres. Le fric, c’est un instant de paresse. Tout le monde peut pas se l’offrir.

Pauvre Ginette Caoutchou, les deux pieds dans cette merde ! Elle en avait jusque là.

- Bonzour mon vieux, avait fait Jean-Édouard du Bouffin à l’attention du majordome en pénétrant dans le grand hall marbré. La vieille a fini son potaze ? avait-il ajouté de son habituel dédain.

- Madame est au salon avec son infirmière, Monsieur, avait répondu l’impassible domestique.

- Très bien. Dites, mon vieux, soyez zentil de me préparer donc un petit en-cas rapide. Avec le décalaze horaire, z’ai les boyaux qui font des nœuds, avait ordonné la bête.

- Bien Monsieur. Il nous reste quelques bouchées de turbot sauce aigrette de la réception d’hier soir, cela conviendra-t-il à Monsieur ?

- Parfait, mon vieux, parfait. Avec un p’tit ballon de sauternes ? Ce serait le nec ! avait sugzéré le nabot en guise de conclusion tout en dessinant un rond de son pouce et de son index boudinés.

Du Bouffin-the-requin jeta son baise-en-ville sur le Louis XV, ralentit le rythme de ses gestes sous le regard énamouré de Madame de Châlong (elle en aurait pété une durite) au bout du nez de laquelle perlait une goutte de morve translucide (un léger rhume, c’est rien, le naturopathe ne devrait plus tarder avec sa valoche de granules sucrés), tira la chaise voisine, s’assit à la gauche de sa muse décatie, lui prit la main, inspira profondément, soupira, ferma doucement les yeux et les rouvrit, et dit :

- Viviane, cette semaine, vous m’avez tant manquée.

C’est à cet instant précis, en spectatrice silencieuse de l’abjecte hypocrisie, que Ginette Caoutchou prit la décision de mettre son plan à exécution. Sans plus rien attendre. Ce fut la mort des illusions, des espérances, des compromis.

Du Boufourbe était un homme pressé. Et pragmatique. Les campagnes électorales l’avaient toujours profondément excité. Quelle jouissance d’observer tous ces candidats au fauteuil de la gloire s’agiter, frénétiques, autour des puissants comme des mouches en nœuds pap autour d’une bouse étincelante. Ah les ronds de jambes, les courbettes, les révérences, les cérémonies ! La demeure seigneuriale des financeurs du GPM (la Grand Parti de la Majorité) allait incessamment se transformer en moulin. En théâtre du joli ballet des enveloppes.

Quelques ombres pourtant au tableau : l’arrière-petit-fils de Monsieur Antoine de Châlong, un ingrat, menaçait de déposer plainte contre l’amant du Bouftrou pour abus de confiance, recel, délit d’initié, blanchiment, fraudes diverses et financement occulte. C’était dégueulasse de faire ça. Mais on allait s’occuper de lui. Un gros chèque viendrait à bout de ses velléités de justicier. S’ajoutait à cela le problème d’une petite sauterie élyséenne de fin d’année lors de laquelle le ministre des Finances avait l’intention de décorer de la médaille de l’Ordre national du Mérite le comptable de la société Proxipez qui gérait la fortune de Châlong (comptable et, par hasard, beau-frère du dit ministre… quand on bosse en famille, ça va plus vite). Sauf que des journaleux parmi les plus fouilles-merde étaient à deux doigts de pondre leur papier. Du Boufdurhône était donc très pressé. C’est lui-même qui avait informé le président des risques d’une telle collusion et, sans remettre en cause la sauterie décorative, avait suggéré l’organisation d’une adéquate diversion du type émeute de banlieue insécurisée réprimée de manière exemplaire par les Compagnies de Robocops Sécuritaires. Ça marche bien ce genre de trucs.

- On peut se voir cinq minutes, Zinette ? fit du Boufdégoût en se dirigeant vers le bureau.

Ginette savoura son immanquable victoire en suivant l’artiste d’un pas légèrement nonchalant. Du Boufancudepoule était peintre, poète, écrivain, comédien, il lui manquait une corde à son arc. Ginette Caoutchou allait le faire chanter. Tsoin tsoin !

À suivre…

Épisode 1, épisode 2 et épisode 4

Olivier Bordaçarre est publié aux éditions Fayard

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Le bourreau de mes thunes (2) http://owni.fr/2010/09/06/le-bourreau-de-mes-thunes-2/ http://owni.fr/2010/09/06/le-bourreau-de-mes-thunes-2/#comments Mon, 06 Sep 2010 17:13:04 +0000 Olivier Bordaçarre http://owni.fr/?p=27079

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Petite nouvelle de politique friction où toute ressemblance avec des personnes ou des faits existant ou ayant existé ne serait que pure coïncidence.

Jean-Édouard du Bouffin était un pragmatique.

En trente années d’une carrière artistique si conventionnelle qu’elle en était devenue, par la grâce de Dieu et d’innombrables glissements sémantiques, aux yeux du vulgum pecus, une vie hors du commun, Jean-Édouard du Bouffin avait su s’attirer les largesses d’un milieu où l’on ne compte pas car chez ces gens-là, effectivement, on compte pas, Monsieur, on compte pas. On flambe.

Écrivain mondain et poète maudit, peintre des belles formes et sculpteur de muses, comédien au théâtre des clichés, il s’était introduit dans l’existence de Viviane de Châlong, avait pénétré sa vie, son âme, et le reste.

Jeune et fringant éphèbe des années soixante-dix (un mètre soixante neuf les bras levés), fils de haute famille, il s’était rapidement fait un nom en publiant ses mémoires à trente et un ans, ouvrage qui fustigeait sans sommation la révolution de mai, les indépendantistes algériens, le cinéma de Godard, l’expressionnisme abstrait, le retour de Miles Davis et l’avènement du mitterrandisme, ce qui lui valut d’être traité d’anarchiste de droite sans que personne ne sache vraiment ce qu’on voulait signifier par cette antinomie. Puis il avait peint les stars du septième art avec les pieds, avait sculpté les bustes des présidents dans des blocs de saindoux, avait éructé ses poèmes dans les cocktails chébrans de la capitale, avait écrit des romans dont il justifiait la platitude syntaxique par cet original objectif littéraire qui consistait à fuir le style (plus c’est gros, mieux ça passe) et, surtout, surtout, secrètement, s’était fait l’amant de Madame Viviane de Châlong.

Déjà plein aux as au sortir d’une adolescence à la petite vérole, armé de canines à rayer les parquets, légèrement complexé par un zézaiement prononcé auquel s’ajoutait une calvitie précoce ainsi qu’une collection de furoncles sur le derrière qui l’empêchait d’exprimer librement ses penchants homosexuels, Jean-Édouard du Bouffin, fort de cette liaison plus financière que sexuelle étant donnée la taille du porte-monnaie de la victime, devint, grâce à sa pugnacité, à son sourire de requin-marteau et à sa gentillesse de poulpe, l’écrivain milliardaire que les éditeurs du monde entier cherchaient à toucher à n’importe quel prix. Il se faisait prendre (juste en photo) aux côtés des nouveaux philosophes de Saint-Germain des Prés (ceux qui confondent la pub et les idées), était invité sur les yachts des marchands de pétrole et, avec des membres éminents du gouvernement, il jouait au golf (un jeu qui consiste à pousser une baballe dans un troutrou avec une cacanne, et y en a qui trouvent ça intelligent).

En échange de son attention ostensiblement désintéressée, de sa courtoisie de gigolo insouciant, de son petit grain de folie qui générait les gloussements des bourgeoises à double menton dans les coulisses des opéras, contre sa présence inestimable à la table des de Châlong, et contre son petit coup de zob mensuel, Viviane de Châlong offrit sa richesse à son amant.

Résidences secondaires, tertiaires, quaternaires, châteaux en Espagne et villas luxembourgeoises, émeraudes, rubis, diamants, spacieux appartements dans des paradis fiscaux, comptes en banque incommensurables, chèques faramineux et valises blindées de biffetons, toiles de maîtres, actions par milliers chez Pharmarros, contrats juteux, emplois fictifs… le peintre Jean-Édouard du Bouffin, surnommé par ses détracteurs « le Titien à sa mémère », fasciné par l’argent facile, la rutilance et les honneurs, la célébrité et les regards avides des envieux, en était devenu complètement taré. Il mâchait de la gloire et des bijoux au quotidien.

Aujourd’hui, la soixantaine carrément dégarnie, le zézaiement plus prononcé encore à cause des fausses ratiches, il ne savait plus où donner du larfeuille. Il continuait à ponctionner la femme la plus riche d’Europe, la menaçait de la quitter si elle rechignait, enchaînait les insultes à la mémoire de feu-Antoine de Châlong, se révélait ignoble, gluant et fourbe.

Après avoir obtenu d’elle l’or et les bijoux (ça lui avait coûté trois petits orgasmes comparables à des pets de nonnes), il obtiendrait, grâce à elle et à sa considérable fortune, la soumission des grands chefs, entrepreneurs et dirigeants du pays (quand t’as l’un, t’as l’autre vu qu’ça bosse main dans la main). Il ajouterait du pouvoir au pouvoir, il les aurait à ses pieds, les ministres intègres et conseillers vertueux. Il serait leur maître à tous ! Taïaut !

À suivre…

Épisode 1 et épisode 3
Olivier Bordaçarre est publié aux éditions Fayard

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Petite nouvelle de politique friction où toute ressemblance avec des personnes ou des faits existant ou ayant existé ne serait que pure coïncidence.

Madame Viviane de Châlong, quatre-vingt-onze printemps (ou quatre-vingt-onze liftings, on ne sait plus trop), richissime au-delà de l’entendement, célèbre et unique héritière du gigantesque groupe pharmaceutique Pharmarros, n’en finissait pas de vibrer au-dessus de son potage aux morilles et vermicelles parfumés à la citronnelle que venait de lui servir Ginette Caoutchou, sa fidèle infirmière.

Face à l’impératrice du suppositoire glycériné, au bout de la table sans fin du salon écarlate, dans les lueurs ambrées du lustre cristallin, son époux, Antoine de Châlong, pratiquement décédé, tentait une énième fois de porter à sa bouche spumescente une cuillère à soupe du raffiné potage susmentionné. Les tentatives précédentes s’étaient soldées par l’inondation de son gilet de flanelle et de son pantalon de lin mais on ne se moque pas du troisième âge en liquéfaction, c’est immoral.

C’était novembre et la fin de l’automne dans ce quartier mort et cossu de la capitale. Hôtels, porches lustrés, réverbères fin XIXe, trottoirs nickels. Les radiateurs de fonte chauffaient à pleins tubes la vaste demeure de la rue du Liechtenstein. On en était moite, on tremblait pourtant, ça sentait le sapin.

Ginette Caoutchou soupira de tristesse en rejoignant le majordome dans la cuisine, à dix bonnes minutes à pieds.

- Il ne devrait plus tarder, regretta l’infirmière à plein temps en se laissant choir sur le premier tabouret Starck venu, aux côtés du majordome en costume qui chipait du bout des ongles des restes de truffes dans un ramequin à lisérés d’or.

- Avec de nouvelles envies, j’imagine, supputa l’homme à tout faire.

- Dieu sait ce qu’ils ont encore manigancé avec son ami le ministre à l’ombre des cocotiers de leur belle île privée… Faut trouver le moyen de s’en débarrasser au plus vite. Je n’en peux plus et Madame ne tiendra pas le coup longtemps.

- À ce rythme… acquiesça l’employé.

Il, lui, l’autre, « le monstre à neuf têtes » comme aimait à le chuchoter Ginette Caoutchou en roulant des yeux hallucinés, « le suceur de moelle », « le vampire de sa dame », « le bourreau de mes thunes », « le tripoteur de députés », « la créature du marais », « le petit blond avec deux chaussures beiges », ça faisait une paie qu’il était l’unique sujet de conversation des deux derniers domestiques de Viviane de Châlong. Ginette le haïssait. Elle lui aurait bien fait bouffer ses couilles mais c’était pas le genre de la maison. Faut maintenir son rang. Alors, contrainte, forcée, mais avec néanmoins quelques discrètes idées derrière le cabochon, Ginette Caoutchou s’était évertuée à gagner par tous les moyens la confiance de « la raie publique », ainsi nommé par référence aux sorties nocturnes du dit poisson sur les remparts des ministères, parmi les huiles et leurs scintillantes sardines.

Ginette regagna le grand salon en traînant de la savate. Sur le seuil, elle s’arrêta. Elle observa un instant sans bouger le spectacle affligeant, vraiment pénible, de deux multimilliardaires au bout du rouleau de leur inconscience, tentant, pour l’un vainement et pour l’autre en tremblotant, d’ingurgiter un potage royal en silence et, sauf le respect qu’elle devait à Madame, ça faisait un peu soupe aux cochons. Mais le bourgeois, n’est-ce pas, plus ça devient vieux, plus ça émet de grands slurps.

En voulant s’avancer vers sa maîtresse, Ginette Caoutchou se prit les pieds dans le chien Ferdinand, une espèce d’énorme serpillière épaisse et maronnasse qui se pissait dessus dix fois par jour. Ginette, après avoir pesté contre la bête immobile, alla s’asseoir à la droite de Madame de Châlong. L’ambiance était plus que feutrée ; lourde, sourde, chargée de ce que les deux vieux ne pouvaient plus dire pour la simple raison qu’ils ne pouvaient plus le penser. Le nez d’Antoine de Châlong surplombait sa soupe, à deux doigts d’y plonger sans qu’on eût pu imaginer que cette immersion nasale eût produit des bulles puisque Monsieur ne respirait plus.

Sous le regard respectueux, attendri, aimant même, de Ginette Caoutchou, Viviane de Châlong lorgnait le vide, le gouffre noir où l’avaient précipitée ses amours clandestines. Elle creusait lentement dans son potage. Des vermicelles blanchâtres lui collaient au menton comme autant de racines de chiendent extraites d’une terre sans goût dans laquelle elle s’enlisait inexorablement. Une méduse anachronique embagousée.

- Ginette ? balbutia la nonagénaire (comme quoi on peut faire du neuf avec du vieux, en onze lettres)

- Oui, Madame ?

- Vous… n’aidez pas… Monsieur… à manger son potage ?

- Madame, Monsieur nous a quitté. Vous le savez. Il y a bien longtemps déjà. Il n’y a plus que vous et moi dans ce salon, répondit l’infirmière en contenant une fois de plus ses larmes. Et, pensa-t-elle, mourir, ce n’est rien, mourir, la belle affaire, mais vieillir, ah, vieillir…

En effet et malgré les visions de Viviane de Châlong, la chaise de Monsieur, au bout de la table sans fin, dans ce salon qui n’avait plus d’écarlate que le nom, restait résolument vide. Cinq ans plus tôt, Antoine de Châlong, très atteint par une tumeur galopante au cervelet, s’était noyé dans son bouillon de poule au pot. Ça avait fait plouf, et puis plus rien. Depuis, Madame de Châlong l’appelait en silence, le voyait, lui parlait parfois du bon vieux temps. Alors Ginette, patiente comme une femme esseulée assise sur une bitte d’amarrage, rétablissait avec tact la cruelle vérité. Un repas de dimanche midi.

Bien que presque inaudible, mais l’habitude aidant, Ginette Caoutchou distingua au travers du triple vitrage, le bruit singulier des pneus de la lourde berline noire sur le gravier de l’allée de buis. Elle se redressa sans que Viviane ne réagisse le moins du monde à ce changement de posture.

Dans l’encadrement de la porte, le majordome se tenait droit, inquiet, appelant Ginette du regard. Sans toutefois perdre le sens des réalités car, ayant terminé les miettes de truffes, il s’était attaqué à un saladier de caviar qu’il s’était coincé dans le creux du bras et qu’il délestait de son contenu à coup précis de petite cuillère d’argent. Autant allier l’agréable aux obligations professionnelles.

Quand l’infirmière esquissa le mouvement de se lever, Madame de Châlong lâcha sa cuillère dans le potage. Elle venait de comprendre. Car malgré ses fréquentes crises de démences aiguës lors desquelles elle se prenait pour Margaret Thatcher et trépignait d’attendre un coup de fil du président de la République française en criant « my little dwarf ! my little pig ! », malgré ses pertes de mémoire qui lui faisaient lever des toasts au général de Gaulle, les trous sombres dans ce qui lui restait de lucidité, son incontinence chronique, ses coliques frénétiques, sa mélancolie suicidaire dont aucun antidépresseur ne venait à bout, ses visions et ses cauchemars, Viviane de Châlong savait prouver parfois qu’elle n’était pas totalement à côté de la plaque ni tombée trop profond dans le potage. L’amour l’appelait encore et, au bruit de la gomme sur les cailloux du chemin, elle crut sentir entre ses cuisses molles, sa vulve flétrie bâiller comme une carpe asthmatique sur les bords vaseux d’un étang sec. Il était là. « Le Dracula du Chéquier », « Le Coincé du Tiroir-caisse ».

À suivre…

Épisode 2, épisode 3 et épisode 4

Olivier Bordaçarre est publié aux éditions Fayard

Le blog de tOad

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“Mediapart”: une marque, la consécration du journalisme d’investigation numérique http://owni.fr/2010/07/13/mediapart-une-marque-la-consecration-du-journalisme-dinvestigation-numerique/ http://owni.fr/2010/07/13/mediapart-une-marque-la-consecration-du-journalisme-dinvestigation-numerique/#comments Tue, 13 Jul 2010 13:48:11 +0000 Capucine Cousin http://owni.fr/?p=21841

La consécration. Depuis quelques semaines, dans le cadre de l’affaire Bettencourt, dont il a fait une affaire Woerth-Bettencourt, en publiant le 16 juin des enregistrements de conversations très perso de Liliane Bettencourt, Mediapart marque un nouveau tournant pour la presse en ligne. Et, en égrenant les scoops au fil des jours, se distingue de ses petits camarades “pure players du web”, Rue89, Bakchich

Augmentation des abonnements

Car au fil des jours, il a vu ses abonnements en ligne augmenter, chaque jour, grappillant jusque trois cents nouveaux abonnés par jour. Aux dernières nouvelles, il compterait près de trente mille abonnés à la version payante de son site (cinq mille nouveaux abonnés depuis le début de l’affaire), contre deux mille cinq cents début mai, comme me le précisait alors son rédac’ en chef François Bonnet.

Du coup, le site d’infos créé par Edwy Plenel s’est d’autant plus légitimé comme site de journalisme d’investigation à l’ère du numérique. Et s’est même imposé comme marque média (comme le soulignait Alain Joannès), étant relayé par les médias classiques (radios, télés, presse écrite). Avec des valeurs telles que l’indépendance vis-à-vis du pouvoir, l’enquête. Et du coup, est devenu connu du grand public.

Coup de projecteur sur les pure players du web

Un phénomène inédit, un événement politique, mais aussi un virage positif pour la presse en ligne. Alors que c’est la première “affaire” qui explose à un moment où Internet s’est imposé comme support pour de nouveaux médias, qui n’avait pas la même force de frappe lors des autres grandes affaires. Par définition, c’est un média de l’immédiateté, très réactif, où l’on peut publier l’info en temps réel. Pas besoin d’attendre l’édition du lendemain ou de la semaine, comme ce fut longtemps le cas pour la presse écrite…

Car par extension, au-delà du cas de Mediapart, cela a apporté un coup de projecteur médiatique sur les Bakchich, Arrêt sur images, Slate.fr, et autres Rue89, créés par des journalistes expérimentés venus de la presse papier, qui y ont importé leurs méthodes de travail – et d’investigation – et nourris par le travail de jeunes journalistes, qui prennent donc le relais pour ce travail d’investigation à l’heure du Net. Les relais précédents de telles actus ? C’étaient Le Canard Enchaîné, L’Express, ou Le Monde qui les révélaient.

Un phénomène dont ont aussi profité les sites web de titres de presse comme LePoint.fr, qui a lui aussi dopé ses audiences grâce aux écoutes téléphoniques qu’il a mises en ligne le même jour que Mediapart.

Modèle économique, nouveaux types de récit journalistique

Mediapart a aussi osé miser sur un modèle économique hybride, avec des contenus en bonne partie payants, et une édition papier. Le modèle payant étant rarissime dans la presse en ligne : dans un échange donnant-donnant, ils sollicitent une certaine forme de soutien – et de confiance – de leurs abonnés.

Comme d’autres, ils testent aussi des formats innovants, comme la “carte mentale” de l’affaire Woerth-Bettencourt, un format plutôt anglo-saxon, mais qui demeure rarissime en France. Un format proche du journalisme de données qui fait beaucoup débat en ce moment – OWNI résume aussi, à sa manière, l’affaire en une image – mais qui permet ici de résumer, d’un coup d’œil, un dossier complexe.

Certes, les journaux papier ou JT sont coutumiers de cet exercice journalistique, mais ici ils ne l’ont pas fait. Surtout, Mediapart l’utilise avec des ingrédients propres au web, pour en faire un document infiniment plus riche, plus interactif. Pour aboutir à une forme de carte interactive, un format qu’ont testé déjà il y a quelques années des start-ups visionnaires, comme le RTGI. En un clic, chaque point de la carte nous renvoie à un article, chaque image constitue la porte d’entrée à un article, un document complémentaire, ce qui permet à l’internaute d’avancer dans son enquête perso.

Billet initialement publié sur Miscellanées

Image CC Flickr Stéfan

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Affaire Bettencourt : rien que de très Net http://owni.fr/2010/07/10/affaire-bettencourt-rien-que-de-tres-net/ http://owni.fr/2010/07/10/affaire-bettencourt-rien-que-de-tres-net/#comments Sat, 10 Jul 2010 06:58:10 +0000 Olivier Ertzscheid http://owni.fr/?p=21661 C’est donc l’affaire de l’été. Bettencourt, Woerth, la communication de crise, la presse, une “certaine” presse en première ligne et en arrière plan la crise de l’autre presse. Bettancourt, Woerth, les médias, l’emprise sur les médias comme enjeu à l’empire des médias. Et le Net.

En temps de crise, sur des dossiers sensibles, le recours au Net comme formidable amplificateur est désormais un fait avéré, entré dans les pratiques courantes des partis politiques. Que l’on se souvienne, au moment de la crise des banlieues, de l’achat de liens sponsorisés sur les mots-clés “banlieue”, mais aussi “racaille”, liens menant vers le site de l’UMP.

La “banlieue” est aujourd’hui celle de Neuilly, et la “racaille” probablement le qualificatif le plus générique qui sied aussi bien à Anelka qu’à Woerth. Bettencourt et Woerth sont des mots-clés plébiscités dans les moteurs de recherche.

En disséquant attentivement les résultats renvoyés par Google sur ces deux requêtes, on mesure assez bien quel est aujourd’hui l’enjeu de l’écosystème du Net, ce qu’il permet de révéler, ce dont il permet de se saisir, et la manière dont il peut être instrumentalisé à l’indistinct profit de l’une ou l’autre des deux parties en présence.

Les 5 invariants des grandes affaires sur le Net. Sur ce type d’affaire ou de “hot topic”, et depuis l’arrivée de la recherche universelle, les résultats de Google possèdent généralement une quintuple caractéristique. On y trouve systématiquement :

  • un grand nombre de liens sponsorisés au bénéfice de l’une ou l’autre des parties en présence ou des acteurs concernés.
  • une page Wikipédia en 2ème ou 3ème position.
  • de l’information qui contextualise l’opinion sur l’affaire, grâce à la fonctionnalité Google Suggest.
  • des articles “primeurs” en provenance des différentes sources de presse (volet “actualités/news”)
  • des vidéos qui “buzzent”

La preuve en image :-)

Ecosystemebettencourt-gen

Les trois premiers de ces invariants sont en général assez riches d’enseignements. L’affaire Woerth – Bettencourt n’échappe pas à la règle.

Invariant 1: Liens sponsorisés

Pour atténuer l’image désastreuse de cette affaire, l’UMP s’est empressée d’acheter, parmi d’autres, le mot-clé “Bettencourt”, lequel renvoie vers une page de “soutien à Eric Woerth” sur le site de l’UMP. Mediapart s’est alors empressé d’en faire de même, pour renvoyer vers le site du journal et positionner l’égrenage de ses différents scoops. Du coup, les deux principaux acteurs de ce dossier équilibrent leur présence sur le moteur Google, comme en témoigne la copie d’écran ci-dessous.
Ecosystbettencourt

Peu après, et flairant la bonne affaire en terme de trafic (au double sens du terme …), d’autres sites médias (en l’occurence RTL sur la copie d’écran ci-dessus) se sont également mis à investir dans ces mots-clés porteurs. Enfin, dans un troisième temps, ce sont des sites marchands (cf copie ci-dessous), sans aucun rapport avec l’affaire qui ont jeté leur dévolu sur les mêmes mots-clés, uniquement intéressés par une facilité de positionnement liée à la très grande occurrence de ces requêtes.

Ecosystemebeetncourt

Invariant 2 : guerres d’édition sur Wikipédia

Sur la requête “Bettencourt”, la page Wikipédia de la dame en question fait apparaître dans l’onglet “discussion” les vestiges d’une nouvelle guerre d’édition opposant cette fois les wikipédiens qui ne souhaitent pas répercuter, au nom d’une neutralité encyclopédique, les derniers remous de l’affaire tant que celle-ci ne sera pas terminée, à ceux qui à l’inverse souhaitent faire état de ces derniers rebondissements au nom d’un principe factuel de temporalité des médias. Une opposition qui, comme le montre la copie d’écran ci-dessous, cristallise également à la perfection le storytelling, les éléments de langage et la contre-offensive gouvernementale sur l’argutie d’une certaine presse colportant des rumeurs à l’aide de, je cite, “méthodes fascistes au détriment de la présomption d’innocence la guerre c’est mal la pluie ça mouille et pour bluffer tout le monde y’a qu’à qualifier le journalisme d’investigation de journalisme du soupçon et hop ni vu ni connu j’t'embrouille.

Ecosystbettencourtwkp

Résultat : un nombre anormalement élevé de modifications sur la page Wikipédia de Liliane Bettencourt depuis la fin juin 2010, et des débats assez vifs sur ce qui doit ou non y apparaître.

Invariant 3 : les requêtes suggérées

Si en tapant Bettencourt Liliane sur Google, ce dernier ne nous suggère pour l’instant que les requêtes “Bettencourt Liliane fortune” et “Bettencourt liliane adresse”, les suggestions concernant Eric Woerth sont, elles, beaucoup plus connotées et attestent, pour le coup effectivement, de réelles tentatives de manipulation et de ragots antisémites.

Ecosystemewoerth-juif

Comme le montre la copie ci-dessus, c’est l’adjectif “juif” qui est le plus fréquemment accolé à la requête “Eric Woerth”. Les sites répondant à cette requête sont pour l’essentiel des ramassis d’immondices antisémites.

Côté Wikipédia, pour la page Eric Woerth, on retrouve les mêmes débats, exposés aux mêmes motifs que sur la page de Liliane Bettencourt.

Ecoystemewoerthwkp

Et très vite le chapitre de “l’affaire Bettencourt” fit son apparition sur la page d’Eric Woerth.

Que retenir de tout cela ? Plusieurs choses.

  • Que d’un strict point de vue éditorial, l’ADN de la presse “papier” et celui du Net sont composés des mêmes brins d’influence, d’opinion et d’information. Dans les mêmes proportions. N’en déplaise à nos nouveaux ministères de l’Information.
  • Que les pratiques documentaires liées à l’achat de liens sponsorisés font aujourd’hui partie intégrant d’une stratégie média minimale.
  • Que les pratiques de redocumentarisation des guerres d’édition wikipédiennes sont toujours pleines d’enseignements.
  • Que le meilleur allié de Wikipédia est sa nature “transparente” et la possibilité offerte à chacun non pas de la modifier mais bien de consulter les modifications effectuées par l’ensemble des autres. Et que de la même manière la presse ferait bien de ne pas oublier que son meilleur allié demeure l’investigation et l’enquête.

Et un voeu. Que le journalisme d’investigation (Mediapart) et de décryptage (Arrêt sur Images) retrouvent la place qui leur est due. Et qu’ils se donnent les moyens de bénéficier et de mettre en œuvre des outils semblables à ceux qui la communauté est venue offrir à Wikipédia, afin que chacun d’entre nous soit encore plus à même de dénouer les fils de l’influence de ceux de l’information. C’est là me semble-t-il la condition sine qua non pour passer d’une presse simplement et pauvrement participative à une presse réellement contributive.

Pour terminer simplement deux recommandations. Lisez le billet Boomerang de Maître Eolas. Et abonnez-vous à Mediapart.

Billet initialement publié sur Affordance.info

Image CC Flickr Stéfan

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http://owni.fr/2010/07/10/affaire-bettencourt-rien-que-de-tres-net/feed/ 28
Image politique, quand l’instant saisi devient allégorie http://owni.fr/2010/07/09/image-politique-quand-l-instant-saisi-devient-allegorie/ http://owni.fr/2010/07/09/image-politique-quand-l-instant-saisi-devient-allegorie/#comments Fri, 09 Jul 2010 10:03:03 +0000 Olivier Beuvelet http://owni.fr/?p=21530 Un moment saisi à la volée à la sortie d’une réunion à l’Élysée… Une image qui ne voulait rien dire et qui a trouvé un sens, retrospectivement, au gré de l’actualité politique… Soudain, l’instant saisi devient allégorie, l’image muette, pure monstration d’une configuration du hasard, devient la représentation d’une affaire d’Etat, par le seul vouloir d’un rédacteur de Libération.fr… qui a probablement repris l’illustration choisie par LePost.fr (merci encore une fois à Patrick Peccatte)

Ce que j’ai toujours aimé dans la photographie, le cinéma documentaire et certaines fictions, dans la saisie immédiate de la réalité matérielle par le procédé photographique, c’est la manière dont, par ses différents niveaux de cadrage, l’image saisie dans l’incandescence de l’instant présent peut devenir allégorie… Ce moment où l’oeil du sujet imageant propose un sens implicite à son spectateur, dévoile un ordonnancement du visible qui ne renvoie soudain plus à lui même dans la tautologie de l’acte photographique (sa transparence pourrait-on dire) mais dégage l’image vers un ailleurs, une référence extérieure qui l’habite pourtant… Ce qui fait la force d’une photographie et peut lui permettre d’accéder au champ de l’esthétique et au domaine de l’art, c’est justement cette aptitude à transfigurer la réalité matérielle pour en faire une allégorie, à l’encontre de son contexte historique parfois…

Ces moments d’assomption de l’allégorie dans l’image photographique prise sur le motif sont ainsi nombreux dans un film comme Shoah, dans la fameuse scène avec Abraham Bomba par exemple, dans laquelle le coiffeur de Tel Aviv devient progressivement le coiffeur de Treblinka et son client un condamné à mort auquel le spectateur s’identifie, sous l’effet de son terrible récit …

On peut aussi citer, ô combien ! l’œuvre de Krzysztof Kieslowski qui, du documentaire à la fiction, a travaillé à l’équilibre des deux tendances que Kracauer confère au cinéma et à la photographie, la tendance “formatrice” et la tendance “réaliste” sa capacité à formuler et sa capacité à montrer… Ainsi, les nombreux guichets qu’il filme comme des vitres trouées d’un cercle d’air, sont parfois chez lui des allégories de l’image cinématographique, cette transparence trouée, et il devient très intéressant d’en étudier les occurrences…

La réunion d’objets devenus signes dans un champ, par le travail du cadre, la référence à un contexte idéologique, culturel ou affectif qu’une certaine catégorie de spectateurs peut saisir, la survivance dans les corps et les formes visuelles des paradigmes anciens de l’Histoire des images, sont autant d’éléments susceptibles d’informer l’image photographique pour en faire une allégorie.

Dans le contexte d’une affaire d’État

Dans le cas présent, on voit que c’est le contexte immédiat, contexte politique d’une affaire qui prend chaque jour de l’ampleur, qui a “transformé” une photographie prise en 2009, sans signification particulière, en allégorie contemporaine. Un rédacteur de Libération.fr l’a reprise aujourd’hui pour signifier la panique qui saisit le sommet de l’État devant les informations mises en ligne par le site Mediapart. Contrairement aux images de la série précédente, aucun lien organique direct ne peut ête établi entre cette photographie et l’actualité, pourtant, si bien sûr elle n’informe pas, elle illustre de manière allégorique la situation. Et l’on voit peut-être ici encore l’image prendre position…

Ça part dans tous les sens !  Eric Woerth qui tient un dossier sûrement intéressant et vérifie qu’il a bien quelque chose dans sa poche est poussé au premier plan devant les objectifs, mais tout se passe dans son dos, il tente de se retourner pour saisir ce qui se trame à son sujet derrière lui entre les deux seules personnes qui se regardent… La tête de Brice Hortefeux semble lui pousser sur l’épaule, mais il est ici dans la position du comploteur qui regarde en coin s’éloigner un rival… Nicolas Sarkozy, quant à lui, tend la main à un interlocuteur à demi caché (sûrement Benoist Apparu, paradoxalement) mais semble surtout essayer d’attraper une main secourable, cette salutation ressemble ainsi, dans le contexte actuel, à une demande d’aide…

Des hommes de l’ombre agissant en coulisse

Pourtant l’ampleur du geste pourrait aussi nous laisser penser qu’il a poussé Woerth vers l’avant, ce qui expliquerait que celui-ci se retourne… L’image est recadrée par un montant de porte à droite, marge floue et sombre de l’affaire, et témoigne de la dimension réaliste et spontanée de la prise, devenant une intrusion, un dévoilement, et établissant un seuil que n’a pas encore franchi Eric Woerth… cependant il se rapproche, seul, de la porte de sortie…

La légende est intéressante parce qu’elle ne cite que Woerth et Sarkozy, Hortefeux caché mais présent et Apparu (probablement) sont ici les représentants des hommes de l’ombre et des éminences grises qui agissent en coulisse, de manière anonyme, dans cette affaire qui devient incontrôlable… comme les trajectoires des personnages présents dans l’image…

Enfin, au milieu, un drapeau français rappelle le lieu et sert de contre-point “moral” à la scène saisie sur le vif.

Voilà comment une image tirée des archives (dont je n’ai pas trouvé trace sur Google Image) devient allégorie en fonction d’un contexte particulier, quelques mois plus tard. Le rédacteur aura trouvé là matière à représenter visuellement la situation politique du moment.

Illustration : capture d’écran de Libération.fr le 6 juillet à 9 h.

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Billet initialement publié sur Parergon, un blog de Culture visuelle

À lire sur le même sujet sur Parergon : Affaire Woerth, images d’un conte pas très suisse…

Disclosure : Culture visuelle est un site développé par 22mars, société éditrice d’OWNI

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